Mort le 1er septembre, l’ancien ministre socialiste, connu pour son appartenance maçonnique, a été conduit samedi 5 septembre en l’église Sainte-Brigide de Trigavou, dans les Côtes-d’Armor. Deux cas rapprochés qui interrogent : l’Église peut-elle encore donner un signe clair sur l’incompatibilité entre foi catholique et franc-maçonnerie ? La question n’est ni anecdotique ni seulement disciplinaire. Elle touche à ce qu’est une célébration d’obsèques dans l’Église : non pas un hommage officiel, fût-il prononcé dans un édifice religieux, mais une prière pour un baptisé défunt, célébrée dans l’espérance de la résurrection et dans la communion de la foi.
Charles Josselin, ancien ministre de la Coopération et de la Francophonie sous Lionel Jospin, est mort le 1er septembre, à l’âge de 89 ans. L’homme politique socialiste breton, qui fut aussi une figure durable de la vie publique dans les Côtes-d’Armor, a reçu des obsèques catholiques le 5 septembre, en l’église Sainte-Brigide de Trigavou. Son appartenance à la franc-maçonnerie est connue et a notamment été relevée dans des travaux consacrés aux réseaux de la Françafrique. Quelques jours plus tôt, François Patriat avait également reçu des funérailles catholiques. Le 25 août, dans la collégiale Notre-Dame de Semur-en-Auxois, Emmanuel et Brigitte Macron avaient assisté à la cérémonie en mémoire de l’ancien ministre, sénateur et soutien historique du chef de l’État. Là encore, l’appartenance maçonnique de l’homme n’était pas un élément dissimulé de sa biographie.
Il faut écarter un malentendu. L’Église ne refuse pas de prier pour un défunt ; elle ne désigne jamais une personne particulière à la damnation. Elle sait que la miséricorde de Dieu atteint le cœur de chacun et que le dernier mot ne lui appartient pas. Mais cette miséricorde ne dispense pas les pasteurs d’un discernement. Une cérémonie publique parle aussi aux vivants.
Or, sur la franc-maçonnerie, l’Église catholique n’a jamais renoncé à son jugement doctrinal. Elle ne le fonde pas sur une théorie du complot, ni sur l’idée que chaque franc-maçon serait personnellement animé d’hostilité envers le christianisme. Elle constate une incompatibilité de principes : une conception relativiste de la vérité religieuse, des engagements initiatiques, et une vision de l’homme qui tend à faire de l’autonomie la mesure ultime du bien et du mal. Léon XIII l’expliquait dès 1884 dans son encyclique Humanum genus. Il y voyait dans la franc-maçonnerie une entreprise qui, sous le nom séduisant de liberté, entendait substituer à l’ordre chrétien une société fondée sur des principes indépendants de Dieu et de la loi morale. Le vocabulaire est celui de son temps. Mais la question demeure : quelle place reconnaît-on à la vérité révélée et à une loi morale qui ne soit pas la simple traduction d’un rapport de forces ou d’un vote ?
Rome n’a jamais corrigé ce jugement. En 1983, la Congrégation pour la doctrine de la foi, sous l’autorité du cardinal Joseph Ratzinger et avec l’approbation de Jean-Paul II, a affirmé que les principes maçonniques demeuraient inconciliables avec la doctrine de l’Église. En novembre 2023, le Dicastère pour la doctrine de la foi, avec l’approbation du pape François, l’a redit sans ambiguïté : « l’adhésion active à la franc-maçonnerie par un fidèle est interdite ».
La difficulté posée par les obsèques n’est donc pas celle d’une sanction mécanique. Le Code de droit canonique demande un discernement prudent. Il prévoit que les funérailles ecclésiastiques puissent être refusées à des pécheurs manifestes lorsque leur célébration provoquerait un scandale public. Il faut donc tenir compte de la publicité de l’appartenance, d’une éventuelle rupture avec celle-ci, de signes possibles de conversion ou de repentir, et de la manière dont les fidèles recevront le geste accompli.
Ce discernement peut relever de faits connus seulement du prêtre ou de l’évêque. L’Église n’a pas à exposer le secret d’un accompagnement spirituel ni la conscience d’un mourant. Mais, en l’absence de tout élément rendu public, la répétition de cérémonies solennelles pour des personnalités dont l’engagement maçonnique était notoire produit une confusion objective. Elle peut laisser croire que cette appartenance est devenue une singularité biographique sans portée spirituelle. Ou que, devant la mort d’un responsable politique, les exigences rappelées aux fidèles ordinaires cessent de compter. Cette confusion est d’autant plus préoccupante que les grandes obédiences interviennent publiquement dans les débats sur l’école, la famille, l’avortement ou l’euthanasie.
La charité n’exige pas que l’on taise toute différence ; elle oblige à ne pas mentir sur ce qui sépare.
Prier pour les morts est un devoir chrétien. Mais les funérailles catholiques ne peuvent devenir un langage vague, dans lequel les convictions et les engagements publics d’une vie seraient sans conséquence ecclésiale. Et l’Église ne peut oublier la parole du Christ : « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel » (Mt 18, 18).


