L’encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV trouve déjà un écho concret bien au-delà de l’Eglise. Aux Philippines, plusieurs organisations catholiques et syndicales ont récemment invoqué l’enseignement du pape pour défendre les droits des travailleurs face aux mutations économiques et technologiques qui bouleversent le marché de l’emploi. Réunis au sein d’un forum regroupant notamment la Church People-Workers Solidarity (CWS), organisation d’inspiration catholique, ainsi que plusieurs syndicats nationaux, ces acteurs ont publié un appel demandant aux autorités de protéger les salariés contre les conséquences d’une automatisation croissante et d’une utilisation insuffisamment encadrée de l’intelligence artificielle.
Cette prise de position intervient dans un contexte social déjà fragile. Malgré le dynamisme économique du pays, des millions de Philippins continuent de faire face à des conditions de travail précaires. Le chômage touche encore plusieurs millions de personnes et le sous-emploi demeure élevé, contraignant de nombreux travailleurs à cumuler plusieurs activités ou à effectuer de longues heures supplémentaires afin de subvenir aux besoins de leur famille.
Mais au-delà des difficultés économiques immédiates, c’est surtout la place de l’homme dans une économie de plus en plus dominée par la technologie qui préoccupe ces organisations.
Leur réflexion s’inscrit directement dans l’une des préoccupations majeures développées par Léon XIV dans Magnifica Humanitas : la critique du « paradigme technocratique ». Cette expression désigne une vision de la société où les critères d’efficacité, de rentabilité et de performance tendent à devenir les seuls principes guidant les décisions économiques et politiques, au risque d’oublier la personne humaine. Pour les responsables catholiques philippins, le développement de l’intelligence artificielle ne doit pas être évalué uniquement à l’aune des gains de productivité qu’il promet. La question fondamentale demeure celle de son impact sur la dignité des travailleurs et sur le bien commun.
Monseigneur Gerardo Alminaza, président de la Church People-Workers Solidarity, résume cette préoccupation dans une formule qui s’inscrit pleinement dans la tradition de la doctrine sociale de l’Église : « L’économie doit être au service du travailleur et non l’inverse. » L’évêque rappelle également une dimension essentielle de la vision chrétienne du travail : « Le travail n’est pas simplement une activité économique ; c’est une participation à l’œuvre créatrice de Dieu. »
Cette affirmation rejoint un enseignement constant du magistère catholique. Depuis Léon XIII et son encyclique Rerum Novarum, l’Église rappelle que le travail possède une valeur qui dépasse largement sa dimension marchande. Il participe à l’épanouissement de la personne, à sa contribution à la société et à sa vocation propre. Les organisations signataires craignent toutefois que certaines entreprises utilisent l’intelligence artificielle comme prétexte pour réduire les effectifs, accroître la surveillance des salariés ou fragiliser davantage les protections sociales. Elles redoutent également une érosion progressive des droits syndicaux et une précarisation accrue de l’emploi.
Lire aussi
C’est dans ce contexte que Monseigneur Alminaza met en garde contre les conséquences humaines d’une automatisation guidée uniquement par la recherche du profit :
« Une nouvelle calamité sociale émerge, qui prive les personnes non seulement de leurs moyens de subsistance, mais aussi de leur dignité, de leur raison d’être et de la possibilité de participer à la vie sociale. »
Cette mise en garde ne constitue pas un rejet du progrès technologique. Les organisations catholiques philippines reconnaissent les opportunités offertes par l’intelligence artificielle. Elles demandent cependant que son développement soit accompagné de garanties juridiques, sociales et éthiques permettant de préserver la primauté de la personne humaine. À travers cette mobilisation, les syndicats et organisations catholiques philippines montrent que les enseignements de Magnifica Humanitas ne relèvent pas seulement de la réflexion théorique. Face aux défis de l’intelligence artificielle, ils entendent rappeler une conviction fondamentale de la pensée sociale chrétienne : le véritable progrès ne consiste pas simplement à produire davantage ou plus vite, mais à construire une société où la technologie demeure au service de l’homme et jamais l’inverse.


