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« C’est notre rôle »: une députée européenne conteste au Pape son initiative morale sur l’IA, mais de quel droit ?

Léon XIV-  Valérie Hayer - Depositphotos
Léon XIV- Valérie Hayer - Depositphotos
Valérie Hayer, présidente du groupe centriste et libéral Renew Europe au Parlement européen, a jugé « pas normal » que le Pape et le Vatican aient été les premiers à poser « une limite philosophique » au développement de l’IA

Par Philippe Marie

C’est une déclaration qui interroge : depuis quand le politique revendique-t-il une priorité sur les grandes questions morales et anthropologiques ? Il faut prendre Valérie Hayer au mot. Car sa déclaration en dit peut-être davantage qu’elle ne le souhaitait, elle sonne comme un véritable aveu d’échec.

La présidente du groupe centriste et libéral Renew Europe a déclaré : « Ce n’est pas normal que ce soit le Pape et le Vatican qui soient les premiers à poser une limite philosophique au développement de l’IA ! Il faut que l’Europe prenne le leadership mondial pour un cadre légal sur l’IA. » Que l’Union européenne veuille encadrer juridiquement l’intelligence artificielle est parfaitement légitime. Protection des personnes, données personnelles, responsabilité des entreprises, usages militaires ou médicaux : tout cela appartient au politique. Mais Valérie Hayer ne parle pas seulement de droit. Elle parle d’une « limite philosophique ». Et c’est là que sa déclaration devient autrement plus contestable.

Depuis quand une élection au Parlement européen confère-t-elle une primauté philosophique ? Une élection donne mandat pour légiférer. Elle ne donne pas le monopole de la pensée, pas davantage qu’elle ne confère une autorité particulière pour définir ce qu’est l’homme et déterminer les limites morales du progrès.

Surtout, la phrase peut être retournée : si le Pape et le Vatican ont été les premiers à poser cette « limite philosophique », pourquoi le politique ne l’avait-il pas fait avant eux ?

À cet égard, la remarque ressemble presque à la reconnaissance d’une déroute idéologique : celui d’un monde politique qui constate qu’une institution religieuse a formulé avant lui une réflexion morale et anthropologique qu’il estime pourtant relever de son propre rôle. Ce n’est peut-être pas le Vatican qui est allé trop vite. C’est peut-être le politique qui est arrivé trop tard sur un sujet fondamental.

Au lieu de se féliciter que le Pape ouvre la voie, l’Europe, qui veut être leader mondial de l’IA, voit le Saint-Père avoir une longueur d’avance dans un document encyclique de référence. En effet, Magnifica Humanitas est plus qu’une encyclique destinée aux seuls catholiques : c’est une vision du monde à la lumière des valeurs de l’Évangile, où la dignité de l’être humain retrouve sa vraie place, et n’est pas revendiquée au nom d’une liberté qui finirait par tout autoriser, au risque de toutes les dérives : genrisme, wokisme ou transhumanisme.

Une encyclique n’est ni un règlement européen ni un manuel d’ingénierie informatique. Lorsque Léon XIV intervient sur l’intelligence artificielle, il ne prétend pas expliquer aux développeurs comment construire leurs modèles ni aux gouvernements comment rédiger leurs lois. Il accomplit ce qui relève du magistère de l’Église : éclairer une réalité nouvelle à partir d’une conception de l’homme, de sa dignité et de sa destinée.

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L’Église dispose pour cela d’une anthropologie approfondie depuis des siècles. L’ homme n’est réductible ni à son intelligence calculatoire, ni à sa productivité, ni à ses données. Il est une personne créée à l’image de Dieu, dont la dignité précède l’État lui-même.

Voilà précisément ce qui permet de poser une limite à la technique. L’intelligence artificielle peut calculer, prévoir et imiter certaines manifestations de l’intelligence humaine. Elle ne possède pourtant ni conscience morale, ni responsabilité, ni expérience intérieure du bien et du mal. La question essentielle devient alors : que pouvons-nous déléguer à la machine sans abandonner quelque chose de notre humanité ? Voilà un véritable sujet de civilisation.

Si le politique estime aujourd’hui que cette réflexion aurait dû lui appartenir, il peut aussi se demander pourquoi il n’a pas su proposer plus tôt une pensée anthropologique à la hauteur de ce que les citoyens sont en droit d’attendre sur les véritables bouleversements de société. Autre paradoxe : Valérie Hayer réclame pour l’Europe un « leadership mondial » sur l’IA, mais immédiatement en matière de « cadre légal ». L’ Union européenne chercherait-elle d’abord à réglementer une révolution technologique qu’elle ne conduit même pas. L’objection mérite d’être entendue : produire les normes d’une révolution n’équivaut pas à en être le moteur.

Enfin, précisons que Léon XIV inscrit, lui, sa réflexion dans une tradition ancienne. Lorsque Léon XIII publia Rerum novarum en 1891, l’Église n’attendit pas que les gouvernements aient résolu la question ouvrière pour rappeler que l’économie devait rester au service de l’homme. Elle ne prétendait pas gouverner les États ; elle rappelait qu’au-dessus du marché existait une dignité humaine qui ne pouvait être négociée.

La révolution numérique appelle aujourd’hui la même vigilance. Le politique possède donc un rôle essentiel. Mais il ne possède ni le monopole de la philosophie, ni celui de la morale, et moins encore celui de la vérité sur l’homme.

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