Par un prêtre diocésain, conseiller spirituel de Tribune Chrétienne*
Dans une tribune publiée ce 26 août par La Croix, l’historienne des idées Madeleine Rouot estime que transformer le christianisme en identité à défendre reviendrait à trahir l’esprit de l’Évangile. Son texte prend pourtant soin de récuser aussi le relativisme et l’adaptation de la foi à l’air du temps. C’est précisément là que le débat devient intéressant : peut-on protéger le christianisme du relativisme tout en regardant avec suspicion ce qui, dans la foi, relève de la permanence, de la transmission et de l’affirmation d’une vérité reçue ?
La tribune de Madeleine Rouot mérite mieux qu’une réponse caricaturale. L’historienne des idées ne se contente pas d’opposer un christianisme ouvert à un christianisme fermé. Elle met dos à dos deux tentations : le dogmatisme, qui prétendrait « rigidifier la vérité », et le relativisme, qui adapterait continuellement ses principes aux évolutions culturelles. Elle va même assez loin sur ce second point. Madeleine Rouot met en garde contre la tentation « d’édulcorer le message de l’Évangile pour le rendre compatible avec l’esprit du temps », jusqu’à « dissoudre l’exigence radicale du message du Christ ». À une époque où l’adaptation permanente du christianisme aux catégories contemporaines est parfois présentée comme une évidence, cette affirmation n’est pas anodine.
Mais elle rend aussi plus visible la difficulté qui traverse son raisonnement. Madeleine Rouot écrit que le chrétien affirme qu’il existe une vérité, mais qu’il « ne peut jamais la posséder entièrement, la solidifier, et doit sans cesse la chercher et l’incarner ». Plus loin, elle appelle à accepter « l’inconfort d’une vérité qui ne se laisse jamais posséder ».
Une partie de cette affirmation appartient pleinement à la tradition chrétienne. Dieu dépasse infiniment l’intelligence humaine. Aucun chrétien ne possède Dieu comme on possède une doctrine philosophique. La foi elle-même est relation avec le Christ. Mais une difficulté apparaît avec le verbe « solidifier ».
Car si Madeleine Rouot entend véritablement récuser le relativisme, encore faut-il expliquer ce qui, dans le christianisme, demeure définitivement vrai. Le catholicisme ne professe pas seulement une recherche permanente de la vérité. Il affirme que Dieu s’est révélé, que cette Révélation trouve son accomplissement dans le Christ et qu’un dépôt de la foi a été confié à l’Église. Il existe un Credo, des dogmes, un Magistère et un enseignement moral. Dire que la Vérité chrétienne est une Personne est parfaitement juste. Mais cette Personne a parlé.
Le Christ qui dit « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jean 14:6) commande également à ses Apôtres d’enseigner « tout ce que je vous ai prescrit ». Rencontre personnelle et contenu objectif de la foi ne s’opposent donc pas.
C’est ici que la position de Madeleine Rouot devient paradoxale : comment reprocher au relativisme de dissoudre la vérité tout en laissant entendre que vouloir fixer certaines vérités pourrait relever d’une dangereuse rigidification ?
Cette difficulté invite aussi à préciser d’où parle l’auteur. Madeleine Rouot est docteure en histoire des idées de l’Université de Cambridge et enseigne à Sciences Po. Son parcours universitaire porte notamment sur l’histoire de la pensée politique et la tradition libérale française. Ces titres sont parfaitement respectables. Ils ne constituent cependant pas une compétence particulière en théologie catholique, en exégèse ou dans l’étude du Magistère.
Lire aussi : https://tribunechretienne.com/diocese-de-metz-entre-critiques-et-accusations-un-pretre-repond/
Ce rappel n’a rien d’un argument d’autorité inversé : nul besoin d’être théologien pour parler du christianisme. Mais lorsqu’on explique ce qui serait « au cœur du message du Christ », et surtout ce qui constituerait ou non une trahison de l’Évangile, la distinction entre une lecture philosophique du christianisme et ce que le christianisme affirme de lui-même devient importante. La grille employée ici – liberté contre sécurité, méfiance envers la fixité institutionnelle, refus d’une identité stable – appartient largement au registre de la philosophie politique. Elle n’épuise pas la conception catholique de la foi.
L’« identitaire », nouvelle peur paralysante ?
Il existe évidemment un identitarisme chrétien. Il apparaît lorsque la Croix devient un simple marqueur politique, lorsque l’appartenance culturelle remplace la conversion ou lorsque le christianisme est utilisé comme une arme contre un adversaire.Mais le mot « identitaire » est devenu si extensible qu’il risque désormais de fonctionner comme un épouvantail.Et si la peur de l’« identitaire » devenait précisément l’une de ces peurs dont Madeleine Rouot analyse les effets ?
Car elle peut conduire les chrétiens à hésiter avant d’affirmer ce qu’ils sont, à considérer leur propre héritage avec suspicion et à regarder comme potentiellement dangereux ce qui relevait autrefois simplement de la transmission. Défendre une église, transmettre une culture chrétienne, apprendre à ses enfants la foi de leurs pères, vouloir préserver des fêtes chrétiennes, affirmer publiquement une morale, considérer que la France demeure profondément marquée par quinze siècles de christianisme : où finit la transmission et où commence le « bastion identitaire » ? La question n’est pas secondaire.
À force de dénoncer l’identitaire, on pourrait finir par demander au christianisme historique de fournir sans cesse la preuve de son innocuité en renonçant progressivement à tout ce qui manifeste publiquement son identité.
Éric Zemmour peut instrumentaliser le christianisme. Un catholique n’est nullement obligé d’adopter sa définition de l’identité chrétienne. Mais répondre à cette instrumentalisation en rendant suspecte l’idée même d’identité chrétienne serait tomber dans l’excès inverse. Le christianisme n’est pas une identité ethnique. Il s’adresse à tous les peuples. Mais précisément parce qu’il s’incarne, il produit des cultures, des communautés, des institutions, des rites, un calendrier, une architecture, une morale et une certaine conception de l’homme.
Les premiers chrétiens savaient qui ils étaient. Les martyrs savaient ce qu’ils refusaient d’abjurer. Les conciles savaient quelles vérités ils devaient défendre. Les missionnaires savaient quelle foi ils partaient annoncer. Aucun ne prétendait posséder Dieu. Tous considéraient pourtant avoir reçu quelque chose qu’ils n’avaient pas le droit de réinventer. Voilà peut-être la véritable ligne de crête. Elle ne sépare pas seulement le dogmatisme du relativisme. Elle sépare aussi l’instrumentalisation politique du christianisme de son effacement culturel.
Une identité chrétienne qui remplacerait la foi serait une coquille vide. Mais une foi sommée de ne plus produire d’identité, de culture, de transmission et de frontières doctrinales finirait par devenir tout aussi méconnaissable.Le Christ n’a pas fondé un bastion identitaire. Il n’a pas davantage fondé une foi qui devrait avoir peur de savoir ce qu’elle croit, de transmettre ce qu’elle a reçu et d’assumer ce qu’elle a fait naître.
*Ce prêtre diocésain souhaite conserver l’anonymat pour des raisons de « tranquillité pastorale ».


