C’est une annonce qui devrait être reçue comme une pure action de grâce. Quatre diacres de la Société des Missionnaires de la Miséricorde Divine – Clément Anouil, Henri Gilliot, Guillaume Le Gall et Thibaud Perruchot – seront ordonnés prêtres le samedi 31 octobre, à 10 heures, à l’abbatiale Notre-Dame de Triors. Mgr François Touvet, évêque de Fréjus-Toulon, présidera la célébration. Après des années de formation, de prière, d’études et de vie fraternelle, ces quatre hommes recevront le sacrement de l’ordre. Le lendemain, en la fête de la Toussaint, ils célébreront leurs premières messes solennelles à Draguignan, Marseille, Strasbourg et Lyon. Dans une France où les vocations sacerdotales demeurent fragiles, de telles ordinations sont une nouvelle heureuse pour les fidèles et pour l’Église tout entière.
Mais cette joie porte aussi une part de déception, que la communauté vit avec une discrétion fidèle et une obéissance qui ne doit pas conduire à taire la réalité.
Les Missionnaires de la Miséricorde Divine avaient demandé à de nombreuses reprises de pouvoir célébrer ces ordinations selon l’ancien rite, dans la forme liturgique qui correspond à leur histoire, à leur spiritualité et à leurs constitutions définitivement reconnues. Cette demande n’a pas été acceptée. Les ordinations devront donc être célébrées selon le rite de Paul VI, en latin. La communauté a toutefois reçu l’assurance qu’elle pourrait continuer, le reste de l’année, à célébrer dans l’usus antiquior.
C’est précisément ce contraste qui rend la décision difficile à comprendre : une communauté peut conserver habituellement la liturgie qui façonne sa vie et son histoire, mais ne pourrait s’y référer lors de l’un des actes les plus décisifs de son existence, celui où elle reçoit de nouveaux prêtres. Une question demeure : Monseigneur François Touvet, évêque de Fréjus-Toulon et futur ordonnateur, a-t-il soutenu la démarche de la communauté auprès des autorités romaines afin que ces ordinations puissent être célébrées selon l’ancien rite ? À ce stade, nous ne le savons pas.
Des voix indignées au sein des Missionnaires de la Miséricorde Divine évoquent même « aucune indulgence » de la part du Dicastère pour le culte divin.
Il ne s’agit pas d’opposer deux rites comme deux camps, ni d’entretenir une querelle ecclésiale dont beaucoup de fidèles sont lassés. Le rite romain réformé est célébré dans toute l’Église latine ; il sera bien le rite catholique par lequel ces quatre diacres deviendront prêtres. Mais il faut pouvoir poser une question simple : pourquoi refuser à une communauté stable, reconnue, attachée à l’Église et autorisée à vivre selon le vetus ordo, de célébrer ses ordinations dans la continuité de sa propre tradition liturgique ?
L’ordination n’est pas une formalité administrative que l’on pourrait isoler du reste de la vie d’une communauté. Elle engage une conception du sacerdoce, de la prière de l’Église, de la transmission reçue et de la fidélité à une vocation particulière. Le rite ancien ne constitue pas une préférence décorative ou le regret d’un passé révolu. Il est une manière de prier et de comprendre le mystère sacerdotal, qui a porté des générations de prêtres et de fidèles depuis des siècles.
Rappelons que depuis des années, l’Église parle de diversité, d’accueil, de pluralité des sensibilités et d’une Église « aux mille visages ». Ces mots ne devraient pas s’arrêter aux portes de la liturgie traditionnelle. Pourquoi une communauté pleinement catholique et visiblement féconde devrait-elle être sommée de laisser de côté, au moment même de ses ordinations, ce qui constitue une part essentielle de son identité ? La question est d’autant plus sensible que les Missionnaires de la Miséricorde Divine n’ont pas choisi la rupture. Ils se soumettent à la décision reçue. Ils ne renoncent ni à la communion ecclésiale ni à leur désir de servir. Cette obéissance mérite d’être reconnue. Mais elle ne supprime ni l’incompréhension ni la peine, et ne transforme pas une décision restrictive en évidence pastorale.
Précisons que la communauté traverse en outre cette période avec une épreuve particulièrement douloureuse. Un cinquième diacre, qui devait lui aussi être ordonné, a connu une grave dépression dans le contexte de ce report et ne sera finalement pas ordonné le 31 octobre avec ses frères. Sans réduire une situation personnelle à la seule question liturgique, cette absence donne à la célébration une tonalité plus recueillie encore. Les fidèles sont invités à porter dans leur prière les quatre futurs prêtres, mais aussi ce diacre éprouvé et l’ensemble de la communauté. Le 31 octobre, à Notre-Dame de Triors, l’Église se réjouira donc de donner quatre nouveaux prêtres. Cette joie demeure entière. Mais elle s’accompagne d’une interrogation que beaucoup de catholiques ne peuvent éluder : l’unité de l’Église ne gagnerait-elle pas à accueillir davantage, dans une même fidélité au Christ et au Successeur de Pierre, ceux qui demandent simplement à vivre la tradition liturgique que l’Église leur a elle-même permis de conserver ?


