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[Entretien exclusif] Le président de Notre-Dame de Chrétienté dénonce des « manifestations de discrimination » et lance un appel aux évêques de France

Messe du lundi de Pentecôte, cathédrale Notre-Dame de Chartres, pèlerinage de Notre-Dame de Chrétienté 2026. © Camille Boutin – Notre-Dame de Chrétienté
Messe du lundi de Pentecôte, cathédrale Notre-Dame de Chartres, pèlerinage de Notre-Dame de Chrétienté 2026. © Camille Boutin – Notre-Dame de Chrétienté
"Venez et voyez" : c'est l'invitation adressée par Philippe Darantière aux évêques de France dans le prolongement de l'appel du pape Léon XIV du 18 mars dernier en faveur d'un meilleur accueil des fidèles attachés à la liturgie traditionnelle

Dans un entretien accordé à Tribune Chrétienne, Philippe Darantière, président de Notre-Dame de Chrétienté, revient sans détour sur la situation des fidèles attachés à la liturgie traditionnelle en France. Quelques jours après le message adressé aux évêques par l’Union Lex Orandi et dans le prolongement de l’appel lancé par le pape Léon XIV le 18 mars dernier, il plaide pour un changement de regard de l’épiscopat :

Cinq ans après Traditionis Custodes, l’Union Lex Orandi, un collectif d’associations de fidèles attachés au rite ancien, vient d’adresser un message aux évêques de France. Du point de vue de Notre-Dame de Chrétienté, avez-vous le sentiment qu’ils sont aujourd’hui pleinement accueillis dans leurs diocèses ou, au contraire, qu’ils demeurent injustement marginalisés ?

L’association Notre-Dame de Chrétienté est elle-même affiliée à l’Union Lex Orandi depuis sa création en 2021, année de la publication de Traditionis Custodes. Force est de constater que la situation dans les diocèses reste très contrastée et n’a globalement pas progressé dans le sens d’un meilleur accueil des fidèles attachés au Vetus Ordo. Ces cinq dernières années ont vu l’éviction de prêtres de la Fraternité Saint Pierre par exemple, à Grenoble, Quimper ou Valence, où les chapitres de pèlerins de Chartres sont importants et dynamiques.

Nous avons donc des informations de première main sur le manque de souci pastoral avec lequel ces situations ont été gérées : les fidèles ont le plus souvent perdu la messe en semaine selon l’ancien rite, les activités spirituels qui existaient ont été supprimées (catéchisme pour adultes, conférences, aumônerie scoute, etc.), les familles ont été renvoyées dans les paroisses pour le catéchisme alors que l’on connait une dramatique crise de la transmission de la foi…

Dans d’autres diocèses, le problème se présente de façon différente, avec l’interdiction de célébrer la messe selon le Vetus Ordo lors de pèlerinages ancrés dans une double tradition régionale et liturgique, comme en Normandie avec Dex Ai ou à Lyon avec Via Lucis. Ailleurs, un pèlerinage comme Nosto Fe rencontre depuis le départ de Monseigneur Rey des difficultés permanentes à faire reconnaitre sa spécificité liturgique. Les quelques diocèses où les fidèles sont pleinement intégrés, comme à Bordeaux ou à Versailles, sont malheureusement une exception.

Le cardinal Pietro Parolin, au nom du pape Léon XIV, a demandé le 18 mars dernier aux évêques français de proposer des « solutions concrètes » pour accueillir généreusement les fidèles du Vetus Ordo. Quatre mois plus tard, avez-vous vu le moindre signe d’une volonté réelle de répondre à cet appel ?

J’ai surtout noté que les évêques, interrogés dans les médias à la fin de leur assemblée plénière à Lourdes, annonçaient comme une évidence, suite à la lecture de ce courrier du Saint Père, que rien n’allait changer dans l’application de Traditionis Custodes en France.

Une certaine effervescence s’est produite lorsque des propositions ont été faites de fusionner le missel de 1962 et celui de 1969, laissant au prêtre la possibilité de piocher dans l’un ou dans l’autre. Nous avons aussi constaté une attente, et même un espoir, lorsque le thème de la liturgie a été annoncé comme devant figurer au programme du consistoire réuni par le pape en juin dernier. Il n’en n’a finalement rien été.

J’enregistre toutefois la volonté de Monseigneur de Cagny, évêque d’Evreux chargé de la liturgie à la CEF, d’engager une réflexion sur les notions de Tradition, de sacré, de chrétienté, et j’ai eu l’occasion de lui exprimer mes encouragements à ouvrir ce débat et ma disponibilité pour y contribuer. Nous souffrons d’un grave déficit de connaissance mutuelle avec l’épiscopat, il faut le reconnaître humblement et travailler à corriger cela.

De nombreuses familles nous écrivent pour dire qu’elles doivent parcourir des dizaines de kilomètres pour assister à une messe selon le rite ancien, faire baptiser leurs enfants ou célébrer un mariage. Estimez-vous que cette situation est devenue une véritable injustice pastorale ?

La période estivale est souvent celle où ces souffrances sont le plus perceptibles : outre la nécessité de faire des kilomètres depuis son lieu de vacances pour vivre sa foi dans la liturgie qui la nourrit le mieux, nombreuses sont les familles qui essuient des refus pour une demande de célébration d’un mariage ou d’un baptême.

Il existe également des cas, marginaux mais extrêmement douloureux, de refus de célébration des obsèques selon le Vetus Ordo malgré la demande des familles et parfois la volonté explicite du défunt. Comment qualifier ces situations sinon d’être des manifestations de discrimination ?

Après les consécrations d’Écône, les évêques de France ont appelé les fidèles de la Fraternité Saint-Pie X à revenir dans la pleine communion de l’Église. Mais comment cet appel peut-il être entendu si, dans le même temps, les fidèles traditionnels déjà pleinement en communion avec Rome peinent encore à trouver leur place dans certains diocèses ?

Notre-Dame de Chrétienté a vécu très douloureusement la fracture du 1er juillet et la rigueur des décisions annoncées le 2 juillet. Songez que l’intercommunion avec les protestants est une réalité admise de facto et parfois même encouragée, alors qu’il est exigé des catholiques de la Fraternité Saint Pie X la signature d’une profession de foi catholique et d’un acte d’adhésion remis à leur évêque pour revenir à la pleine communion.

Pendant ce temps-là, le chemin synodal allemand se poursuit et – vous l’avez révélé dans votre publication – un cardinal a participé en juin à la messe d’action de grâce d’un couple homosexuel à qui a été donné une bénédiction par le clergé présent. La confusion est à son comble !Dans ces conditions, seule un acte explicite de la volonté du Saint Père pourra redonner aux fidèles attachés au Vetus Ordo leur place légitime dans la vie de l’Eglise. C’est d’ailleurs ce que demandent de hautes autorités de l’Eglise.

Lors du consistoire, le Cardinal Müller a demandé la reconstitution de la commission Ecclesia Dei. Le Cardinal Koch, Préfet du dicastère pour l’Unité des chrétiens, a demandé que l’on revienne sur Traditionis Custodes. Le Père de Blignières, fondateur de la Fraternité Saint Vincent Ferrier, a écrit aux membres du consistoire pour leur suggérer la création d’une circonscription ecclésiastique dédiée aux fidèles attachés à la liturgie traditionnelle. Des solutions existent, nous espérons maintenant que le pape prendra rapidement une décision favorable.

Lire aussi : https://tribunechretienne.com/pourquoi-les-eveques-de-france-tardent-ils-a-repondre-a-lappel-des-fideles-tradis/

 Quel message souhaitez-vous adresser aujourd’hui aux évêques de France ? Leur demandez-vous simplement davantage de dialogue ou attendez-vous désormais des décisions concrètes et rapides pour mettre fin aux difficultés rencontrées par les fidèles attachés à la liturgie traditionnelle ?

Notre-Dame de Chrétienté s’associe au message adressé aux évêques par l’Union Lex Orandi. Dans sa lettre à la CEF du 18 mars, le Saint Père exprimait le souhait que des initiatives soient prises : les évêques de France ont donc une large faculté à faire évoluer la situation dans leur propre diocèse. Dans l’attente d’une décision romaine, c’est à eux qu’il appartient de manifester en premier leur souci pastoral.

Nous ne sommes plus sous François : s’ils se montrent accueillant envers nous, ils n’ont plus à craindre de se voir forcés à démissionner comme Monseigneur Rey. Dès lors, qu’est-ce qui les retient ?

Si, à la rentrée de septembre, aucune mesure concrète n’a été prise pour répondre à l’appel du pape Léon XIV et aux demandes de l’Union Lex Orandi, faudra-t-il en conclure que certains évêques refusent d’appliquer les orientations du Saint-Père sur la place du Vetus Ordo dans l’Église de France ?

Les choses sont sans doute plus nuancées. L’église de France prépare la venue de Léon XIV en France en septembre. Et dans ce cadre, Notre-Dame de Chrétienté a été sollicitée en tant qu’association, et plusieurs de ses cadres en tant que bénévoles, pour prendre une part active dans l’organisation de cette visite. Profitons de cette occasion pour travailler à l’unité, et nos messages passerons mieux d’eux-mêmes.

J’observe d’ailleurs que les relations avec les laïcs chargés de l’organisation sont d’autant plus fluides que plusieurs d’entre eux sont des pèlerins ou d’anciens pèlerins de Notre-Dame de Chrétienté. Pour répondre plus directement à votre question, je pense que l’unité des fidèles doit préfigurer l’unité institutionnelle.

Tôt ou tard, les évêques devront tirer les conséquences de la vitalité des communautés attachées au Vetus Ordo que soulignait le pape dans son courrier du 18 mars.

En tant que président de Notre-Dame de Chrétienté, vous êtes chaque année le témoin de dizaines de milliers de jeunes, de familles et de vocations qui s’épanouissent autour de la liturgie traditionnelle. N’est-il pas paradoxal que ce dynamisme missionnaire soit encore accueilli avec tant de méfiance dans certains diocèses ? Que dites-vous aux évêques qui continuent à considérer ces fidèles comme un « problème » plutôt que comme une chance pour l’Église ?

Je leur dirais « Venez et voyez ». J’ai ainsi invité un évêque à venir présider le Salut au Saint Sacrement qui sera célébré comme tous les ans le dimanche de la Pentecôte 2027 au pèlerinage de Chartres. Une telle occasion permettrait de témoigner devant l’épiscopat du dynamisme qui anime notre famille spirituelle. Toutefois, il faut aussi analyser ce qui continue de poser problème.

Selon moi, la cause racine est une identification abusive du concile Vatican II à la réforme liturgique. Parce que nous n’usons pas du nouveau missel, on nous accuse d’être contre Vatican II. La vérité est que nous recevons Vatican II à la lumière de la Tradition de l’Eglise et selon les différents degrés d’adhésion requis par les textes conciliaires.

En revanche, la liturgie réformée n’est pas celle voulue par les pères conciliaires. Il n’y a qu’à lire Sacrosanctum Concilium pour s’en persuader. J’invite nos pasteurs à relire ce texte à partir de la liturgie célébrée selon le Vetus Ordo : ils constateront que le problème n’est pas l’existence de communautés dynamiques et fécondes chez ceux qui usent de ce rite, mais la persistance de cet « esprit du concile » qui a éloigné plusieurs générations de la foi.

Je dis cela sans intention polémique, mais pour soutenir l’intuition du Saint Père dans sa lettre aux évêques du 18 mars dernier : « Un regard nouveau de chacun porté sur l’autre, dans une plus grande compréhension de sa sensibilité, est certainement nécessaire ; un regard pouvant permettre à des frères riches de leur diversité de s’accueillir mutuellement, dans la charité et l’unité de la foi.« 

Propos recueillis par Philippe Marie

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