Le débat sur l’aide à mourir est souvent présenté sous l’angle de l’autonomie du patient ou de la compassion face à la souffrance. Mais derrière les mots employés dans l’espace public se cache une réalité médicale dont il est rarement question. C’est ce que souligne le docteur Agnès Certain, pharmacien hospitalier à Paris, dans un entretien accordé à Elisabeth Caillemer au Journal du Dimanche.
À ses yeux, la discussion publique reste largement théorique et ne permet pas toujours de comprendre ce que recouvrent concrètement les pratiques d’euthanasie ou de suicide assisté. La pharmacienne rappelle que ces procédures reposent sur des protocoles précis impliquant plusieurs substances médicamenteuses. Dans de nombreux pays ayant légalisé ces pratiques, le processus comprend généralement un anxiolytique destiné à réduire l’anxiété, une sédation profonde provoquant une perte de conscience, puis un curare qui entraîne la paralysie des muscles respiratoires. Une phrase de son entretien résume l’essentiel de sa réflexion : « S’il faut autant de produits, c’est parce que le corps, lui, se défend. » Cette remarque invite à s’interroger sur une réalité parfois absente des débats. Même lorsqu’une personne exprime le désir de mourir, l’organisme conserve des mécanismes de survie naturels que les protocoles cherchent à neutraliser : ce n’est donc ni une mort douce,ni une mort simplement accompagnée, mais un processus médical complexe visant à provoquer délibérément l’arrêt des fonctions vitales.
Le docteur Certain rappelle également que les expériences étrangères montrent que ces procédures ne se déroulent pas toujours comme prévu. Dans le cas du suicide assisté par voie orale, des complications peuvent survenir : vomissements, convulsions ou délais prolongés avant le décès. Selon les données qu’elle cite, environ un tiers des décès par ingestion du produit létal prennent plus d’une heure. Dans certains cas, le processus peut même durer plusieurs heures, loin de l’image d’une mort instantanée et parfaitement maîtrisée souvent véhiculée dans le débat public. La pharmacienne attire également l’attention sur la question du curare. Ce produit, bien connu des anesthésistes, provoque une paralysie des muscles respiratoires. Son utilisation dans le cadre d’une euthanasie soulève, selon elle, des interrogations importantes sur le déroulement réel de l’acte et sur les garanties offertes au patient.
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Mais l’une des préoccupations majeures exprimées par Agnès Certain concerne la place des pharmaciens dans le futur dispositif. Si la loi était adoptée, ils seraient chargés de préparer et de délivrer les substances létales. Pourtant, contrairement à d’autres professionnels de santé, ils ne bénéficieraient pas d’une clause de conscience spécifique. « Pour beaucoup d’entre nous, donner la mort n’est pas un soin », affirme-t-elle. Une position qui reflète les interrogations d’une partie de la profession face à une évolution susceptible de modifier profondément le rôle traditionnel du pharmacien au sein du système de santé.
Alors que les discussions parlementaires entrent dans leur phase décisive, ce témoignage rappelle que la question de l’euthanasie ne se limite pas à des principes abstraits. Derrière les termes d’« aide à mourir » se trouvent des protocoles médicaux précis, des choix éthiques complexes et des professionnels appelés à poser des actes dont les conséquences dépassent largement le seul cadre technique. Pour Agnès Certain, un débat véritablement éclairé ne peut faire l’économie de cette réalité.


