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Festival de Cannes : le conformisme d’une civilisation en plein vide spirituel

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Le Festival de Cannes est devenu, lui aussi, un univers profondément idéologique, où certaines opinions sont célébrées comme des évidences morales tandis que d’autres sont immédiatement disqualifiées comme suspectes ou “extrêmes”

Editorial par Philippe Marie

Pendant douze jours, du 12 au 23 mai 2026, la Croisette célèbre ses mythologies contemporaines, ses narcissismes élégants et ses désespoirs sophistiqués sous les ors du Palais des Festivals. Chaque année, le Festival de Cannes prétend être le miroir du monde. Et, d’une certaine manière, il l’est réellement. Mais ce que révèle l’édition 2026 n’est pas tant la vitalité du cinéma que l’état spirituel d’une civilisation occidentale épuisée, obsédée par elle-même, incapable de transmettre autre chose que le doute et la fragmentation identitaire. Depuis que l’hédonisme moderne a remplacé toute transcendance, le travail n’est plus vécu comme un accomplissement mais comme une torture provisoire avant le loisir. Une société entière se retrouve alors condamnée à l’introspection permanente et aux revendications identitaires, faute de savoir encore pourquoi elle vit.

Il suffit d’observer les grandes thématiques des films sélectionnés cette année. Derrière des titres comme Coward de Lukas Dhont, Histoires parallèles d’Asghar Farhadi, L’Inconnue d’Arthur Harari ou encore Amarga Navidad de Pedro Almodóvar, reviennent sans cesse les mêmes obsessions contemporaines : familles détruites, sexualités instables, identités mouvantes, désir sans amour, violence psychologique, mémoire traumatique, solitude urbaine, nihilisme élégant.

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Même lorsque certains films atteignent une réelle puissance esthétique , comme le très attendu All of a Sudden de Ryūsuke Hamaguchi ou Fjord de Cristian Mungiu , le spectateur demeure plongé dans des univers où les êtres semblent incapables d’échapper à eux-mêmes. Les personnages parlent beaucoup de liberté, mais cette liberté ressemble souvent à une errance. Ils cherchent l’authenticité, mais sans jamais parvenir à une vérité stable sur l’homme. Le cinéma d’auteur contemporain paraît ainsi fasciné par les êtres fragmentés. Quelques jours à Nagi de Kōji Fukada, Garance de Jeanne Herry ou encore Paper Tiger de James Gray explorent eux aussi cette difficulté moderne à aimer durablement, à transmettre, à habiter le réel autrement que dans l’émotion immédiate.

Même lorsque les cinéastes prétendent critiquer le vide contemporain, ils semblent prisonniers du langage même de ce vide : introspection permanente, esthétisation de la souffrance, confusion entre profondeur spirituelle et intensité psychologique.

Le cas de Minotaure d’Andreï Zviaguintsev est particulièrement révélateur. Derrière son ambition symbolique et sa noirceur métaphysique, le film semble incarner cette Europe fatiguée qui ne croit plus réellement au salut mais continue à errer dans les ruines de sa propre mémoire spirituelle. Quant à La bola negra ou El ser querido, ils témoignent eux aussi d’un cinéma occidental où la question identitaire devient centrale, parfois au point d’effacer toute autre interrogation sur la destinée humaine. Même lorsqu’ils sont talentueux, beaucoup de ces films semblent incapables d’imaginer l’homme autrement que comme un être blessé, désorienté ou prisonnier de ses pulsions.

Le plus frappant n’est pas la noirceur elle-même. Les grandes œuvres chrétiennes ont toujours regardé le mal en face. Ce qui frappe, c’est l’absence presque totale de salut.

Dans le cinéma contemporain célébré à Cannes, le mal n’est plus un drame moral : il devient un climat. La souffrance n’appelle plus la rédemption, mais seulement l’analyse psychologique. Les personnages errent dans des univers saturés de désir et de solitude, sans horizon supérieur, sans transcendance, sans possibilité véritable de conversion. Cette vision du monde n’est pas neutre. Elle traduit une certaine anthropologie : l’homme présenté par une grande partie du cinéma d’auteur européen contemporain est un homme sans enracinement : détaché de la famille, de la nation, de la tradition, souvent même de son identité sexuelle ou spirituelle. Il ne reçoit plus son existence comme un héritage ; il doit se fabriquer lui-même en permanence. Et cette auto-construction infinie finit logiquement par produire l’angoisse. Sous prétexte de liberté absolue, notre époque fabrique des individus de plus en plus seuls. Le paradoxe est d’ailleurs visible jusque sur les marches du Palais des Festivals.

Et l’on finirait presque par se demander si certains représentants du catholicisme médiatique contemporain ne pourraient pas eux-mêmes monter un jour les marches de Cannes sans trop dépayser l’esprit du festival. Après tout, notre époque aime les religions devenues compatibles avec le spectacle, les spiritualités sans enracinement, les christianismes réduits à l’émotion consensuelle et au commentaire moral du monde moderne. On pense ici à certaines prises de position récentes opposant artificiellement le Christ à toute idée d’« identité chrétienne », comme si une civilisation pouvait survivre sans mémoire, sans culture et sans transmission. Cette tentation d’un christianisme désincarné, flottant hors de l’histoire et des peuples, finit souvent par épouser malgré lui les réflexes mêmes du monde qu’il prétend critiquer : peur d’affirmer une continuité civilisationnelle, fascination pour le langage médiatique dominant, méfiance instinctive envers tout enracinement.

Le plus ironique est que ceux qui dénoncent aujourd’hui le risque d’un christianisme « identitaire » furent parfois parfaitement à l’aise lorsque les églises devenaient le décor spectaculaire de grandes cérémonies médiatico-sentimentales célébrant les icônes du show-business contemporain. Comme si la religion civile du spectacle ne posait aucun problème tant qu’elle restait émotionnelle, consensuelle et parfaitement compatible avec les codes culturels dominants.

D’une certaine manière, Cannes et une partie du catholicisme contemporain partagent peut-être la même tentation : celle d’être aimés du monde avant de chercher à le convertir.

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À ce rythme, peut-être le père Benoist de Sinety finira-t-il un jour par monter les marches du Palais des Festivals lui aussi, accueilli avec émotion par un public ravi d’entendre qu’une foi vraiment moderne ne doit surtout plus déranger personne, ne plus défendre aucune civilisation particulière et surtout ne plus rappeler que le christianisme fut autre chose qu’un supplément d’âme humanitaire pour sociétés postmodernes fatiguées. Après tout, entre les tapis rouges du spectacle contemporain et certains catholicismes médiatiques fascinés par la reconnaissance culturelle, les frontières deviennent parfois étonnamment minces.

John Travolta ( 72 ans) – capture écran

Les célébrités qui dénoncent dans leurs films l’aliénation du monde moderne appartiennent elles-mêmes à un univers dominé par le narcissisme et la mise en scène permanente du moi. Voir certaines icônes hollywoodiennes continuer à lutter contre le vieillissement avec une énergie presque désespérée révèle quelque chose de profondément symptomatique. John Travolta ( lui-même ou son clone) , à 72 ans, apparaît presque comme une métaphore de cette civilisation du spectacle qui refuse d’accepter les limites humaines. Non qu’il soit condamnable de vieillir , au contraire, vieillir devrait être un honneur , mais parce que l’industrie entière pousse les hommes à demeurer éternellement des images d’eux-mêmes. À Hollywood comme sur les réseaux sociaux, il ne faut jamais disparaître, jamais s’effacer, jamais consentir au temps.

Le christianisme enseigne pourtant exactement l’inverse : la vérité de l’homme commence lorsqu’il accepte de ne pas être son propre dieu.

Or Cannes semble souvent célébrer une humanité qui ne sait plus regarder plus haut qu’elle-même. Même la révolte y devient esthétique. Même la souffrance y devient stylisée. Même le vide y devient chic.Cela explique pourquoi tant de films contemporains paraissent enfermés dans une répétition idéologique : exaltation de l’individu autonome, méfiance envers toute norme morale, suspicion envers la famille traditionnelle, fascination pour les identités marginales, dénonciation permanente des héritages culturels occidentaux et chrétiens.Le problème n’est pas que le cinéma interroge ces sujets. Le problème est qu’il les interroge presque toujours dans une seule direction.

Peut-être faudra-t-il attendre Cannes 2027 et Mel Gibson avec The Resurrection of the Christ, pour revoir enfin sur la Croisette un cinéma qui ose encore parler de salut, de sacrifice et de transcendance autrement qu’avec ironie ou gêne culturelle.

Une œuvre véritablement libre devrait pouvoir montrer la grandeur du sacrifice, la beauté de la fidélité, la possibilité de la grâce, la fécondité de la transmission. Or ces thèmes deviennent presque invisibles dans une grande partie du cinéma célébré par les élites culturelles européennes. Il existe évidemment encore des cinéastes capables de profondeur spirituelle. Mais ils apparaissent souvent comme des exceptions dans un paysage culturel dominé par le relativisme moral et l’esthétisation du désespoir.Le plus inquiétant est peut-être là : notre civilisation continue à produire des images magnifiques tout en perdant progressivement toute idée du vrai, du bien et du sacré. Et l’on continue pourtant à nous répéter que le monde du cinéma et des paillettes ne serait qu’un espace de création “ouvert” et “pluraliste”. Rien n’est plus faux.

Le Festival de Cannes est devenu, lui aussi, un univers profondément idéologique, où certaines opinions sont célébrées comme des évidences morales tandis que d’autres sont immédiatement disqualifiées comme suspectes ou “extrêmes”. La récente polémique autour de Vincent Bolloré et des accusations de “prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif” lancées par une partie du milieu du cinéma en offre une illustration presque caricaturale : dans cet entre-soi culturel, la diversité est constamment invoquée, mais à condition de penser tous dans le même sens.

Le cinéma occidental contemporain ressemble parfois à ces palais somptueux construits juste avant les effondrements historiques : tout y est raffiné, sophistiqué, virtuose , sauf l’espérance. Et sans espérance, l’art finit lui aussi par tourner en rond. Car une culture qui ne sait plus vers quoi orienter l’âme finit toujours par transformer l’art en miroir. Et un miroir ne sauve personne.

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