Le cardinal Luis Antonio Tagle, nouveau doyen du Collège cardinalice, a donc présidé place Saint-Pierre la messe de clôture de la rencontre organisée au Vatican pour le dixième anniversaire de l’exhortation apostolique Amoris laetitia. Le pape Léon XIV, hospitalisé depuis la veille au Gemelli de Rome, n’a pas pu présider cette célébration. Mais il avait préparé son homélie, que le cardinal philippin a lue devant les fidèles.
Le contexte donne à ce texte une portée particulière. Dix ans après la publication d’Amoris laetitia par le pape François, et alors que l’Église poursuit sa réflexion sur l’accompagnement des familles, Léon XIV choisit de rappeler les fondements spirituels et moraux du mariage chrétien.
L’homélie prend appui sur l’hymne à la charité de saint Paul, au chapitre 13 de la première épître aux Corinthiens. Le mariage y apparaît non comme une simple association de deux individus, mais comme une communion appelée à grandir dans le don réciproque. Léon XIV insiste sur une réalité trop souvent négligée : l’amour conjugal ne repose pas uniquement sur le sentiment. Il exige des vertus, une fidélité quotidienne, une capacité à traverser les épreuves et à construire une existence commune. Le pape rappelle notamment la place de la chasteté dans la préparation au mariage. Loin de la réduire à une interdiction, il la présente, en reprenant Amoris laetitia, comme une condition de la maturation de l’amour entre les personnes.
Cette précision mérite d’être relevée à une époque où la préparation au mariage risque parfois de se limiter aux aspects psychologiques ou relationnels. Pour l’Église, apprendre à aimer suppose également d’apprendre à se donner, à respecter l’autre et à inscrire son engagement dans la durée. Léon XIV rappelle aussi que cette éducation commence dès l’enfance. La famille demeure le premier lieu où se transmettent, souvent sans discours, le sens du sacrifice, le pardon, la patience et la fidélité.
Le passage le plus fort de cette homélie concerne certainement l’avenir de la famille et, à travers elle, celui de la société:
Le pape rappelle que la famille est dépositaire des valeurs d’ouverture et de respect de la vie, depuis sa conception jusqu’à sa fin naturelle. Il reprend ensuite un enseignement de François sur l’incapacité des unions précaires ou fermées à la transmission de la vie à garantir l’avenir de la société.
La portée de ces paroles dépasse largement le cadre de la pastorale familiale. Elles rappellent que la famille fondée sur un engagement stable et ouverte à l’accueil des enfants ne constitue pas seulement une réalité privée. Elle participe directement au bien commun. Dans des sociétés occidentales confrontées à la baisse de la natalité, à la fragilisation des liens familiaux et à la multiplication des situations de solitude, cette affirmation prend une dimension particulièrement actuelle. Léon XIV ne propose pas ici une réflexion purement démographique. Il rappelle une vérité anthropologique : une société ne peut durablement se construire sans transmission, sans fidélité entre les générations et sans respect de la vie humaine.
L’autre enseignement majeur concerne la disparition progressive de la prière au sein des foyers. Le pape constate que, dans de nombreuses régions du monde, l’habitude de prier ensemble avant les repas, au début ou à la fin de la journée, s’est considérablement affaiblie. Il appelle à redécouvrir la prière familiale et la participation à l’Eucharistie dominicale. Ce rappel rejoint l’enseignement constant de l’Église sur la famille comme Église domestique, lieu où la foi ne doit pas seulement être enseignée, mais vécue. Il serait illusoire d’espérer une transmission durable du christianisme si la prière disparaissait entièrement de la vie quotidienne des familles. La paroisse, l’école catholique et les mouvements de jeunesse peuvent accompagner cette transmission, mais ils ne sauraient remplacer le témoignage des parents.
Le pape n’ignore pas pour autant les blessures familiales. Il rappelle que les familles traversées par les crises et les difficultés demeurent capables de grandir dans l’amour. L’exigence de fidélité à l’enseignement chrétien ne dispense jamais de la charité envers ceux qui souffrent. Enfin, cette célébration a également manifesté l’unité de l’Église universelle, avec la présence du patriarche chaldéen de Bagdad, Polis III Nona. Un rappel de la communion entre les différentes traditions catholiques et du témoignage souvent héroïque des chrétiens d’Orient.
Au terme de cette homélie, Léon XIV ramène ainsi la réflexion sur Amoris laetitia à l’essentiel : la famille chrétienne ne trouve sa force ni dans les seules politiques publiques ni dans les arrangements pastoraux, mais dans la charité, la fidélité, la vie sacramentelle et la transmission de la foi.
Intégralité de l’homélie de Léon XIV, lue par le cardinal Luis Antonio Tagle
Traduction TC
Le cardinal Tagle introduit la lecture :
« Je vais maintenant lire l’homélie préparée par le Saint-Père, le pape Léon XIV. »
« La joie de l’amour qui se vit dans les familles est aussi la joie de l’Église » (François, exhortation apostolique Amoris laetitia, 19 mars 2016, n° 1). C’est ainsi que le Saint-Père François commençait, il y a dix ans, l’exhortation apostolique Amoris laetitia (AL).
Aujourd’hui, nous célébrons l’Eucharistie en présentant au Seigneur les fruits du travail accompli sur ce document au cours de cette période, en cherchant à en assimiler la richesse et à mettre en œuvre ses orientations pastorales.
La liturgie de ce jour nous offre à cet égard quelques pistes de réflexion. Nous avons entendu, dans la première lecture, l’« hymne à la charité » de saint Paul (cf. 1 Co 12, 31 – 13, 13), que l’exhortation, dans son quatrième chapitre, place au fondement d’une riche méditation sur les vertus du mariage chrétien, union « affective, spirituelle et oblative » (AL, 120) et icône de l’amour de Dieu (cf. AL, 121).
C’est en effet à travers ces valeurs que les époux, à l’image de la Trinité et avec l’aide de la grâce, grandissent ensemble, jour après jour, chacun mûrissant dans sa propre singularité et réalisant en même temps cette ressemblance mutuelle qui se développe grâce au « projet stable de partager et de construire ensemble toute l’existence » (AL, 123). Ainsi, la véritable joie de l’amour est une lente fusion des êtres, dans laquelle la singularité de chacun s’épanouit, dans le don, grâce à la présence de l’autre.
L’Apôtre, du reste, adressait ses paroles à une communauté riche de dons et de charismes (cf. 1 Co 12, 4-11), mais qui avait besoin de mûrir dans la charité. Il rappelait aux Corinthiens que, sans elle, malgré tous les talents reçus, l’homme est « comme un bronze qui résonne ou une cymbale retentissante » (1 Co 13, 1) : une voix dépourvue d’amour, une oreille incapable de transmettre des messages au cœur, une individualité distante, froide, impénétrable.
Nous ne sommes pas faits pour cela. Le psaume responsorial nous l’a également rappelé, en nous définissant comme le « peuple » et le « troupeau » d’un Dieu dont « l’amour est pour toujours » et dont la fidélité s’étend « de génération en génération » (Ps 99, 5), d’un Seigneur qui aime sans jamais se retirer, sans jamais cesser de nous chercher, de nous faire confiance et de renouveler son amitié avec nous.
C’est cette charité qu’Amoris laetitia nous invite à placer au fondement de nos familles. C’est à cet amour véritable qu’elle nous exhorte, en particulier, à éduquer les jeunes qui se préparent au mariage, en leur enseignant « l’importance des vertus », parmi lesquelles elle accorde une place particulière à la chasteté, « condition précieuse pour la croissance authentique de l’amour interpersonnel » (AL, 206).
Les parcours organisés avec engagement au niveau paroissial ou dans les secteurs pastoraux sont louables à cette fin. Rappelons-nous cependant que ces parcours ne suffisent pas à eux seuls s’ils ne sont pas précédés et soutenus par une éducation à l’amour qui accompagne toute la croissance, dès l’enfance.
À ce sujet, le pape François observait qu’« apprendre à aimer quelqu’un n’est pas quelque chose qui s’improvise, ni qui peut être l’objectif d’un […] cours préalable à la célébration du mariage » (AL, 208). Et il expliquait : « En réalité, chaque personne se prépare au mariage depuis sa naissance » (ibid.), et tout ce qu’un jeune vit dans sa famille doit contribuer à « le rendre capable d’un engagement plein et définitif » (ibid.).
Ainsi, la charité domestique, concrète, qui n’est pas exempte de moments de fatigue, d’erreurs et de chutes, et qui est en même temps merveilleuse dans son quotidien imprévisible, constitue la première école des affections, le premier apprentissage précieux et irremplaçable de la « joie de l’amour ».
C’est pourquoi les efforts de tant de familles qui, dans nos villes et nos villages, vivent leur vocation et leur mission jour après jour, sans bruit, mais avec une fidélité parfois héroïque, méritent d’être valorisés et soutenus.
Elles apportent une réponse généreuse et compréhensible par tous aux paroles de Jésus que nous avons entendues dans l’Évangile : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn 15, 16).
À travers le témoignage de ces parents, enfants, grands-parents, jeunes et personnes âgées, petits et grands, le message de vérité et de plénitude de vie de l’Évangile se répand efficacement dans le monde.
L’évangéliste Jean nous a transmis le commandement simple et clair que Jésus nous a laissé au terme de sa vie terrestre : « Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 15, 12).
Mettons-le en pratique pour grandir comme une Église qui est « famille de familles » (AL, 87), dans un climat de sollicitude réciproque dont tous tireront profit : les jeunes époux, qui se sentiront encouragés lorsqu’ils commenceront leur chemin conjugal ; les parents, qui trouveront de l’aide pour affronter les défis exigeants liés à l’éducation des enfants et à l’organisation de la vie familiale ; les personnes âgées, qui verront leur rôle de témoins de sagesse et de vertu reconnu et valorisé, alors même que leurs forces physiques diminuent.
Celui qui est plus fragile, ou qui traverse des situations difficiles et des moments de crise, y trouvera également soutien et encouragement, entouré d’affection et protégé des jugements et des préjugés.
Rappelons-nous que, « aussi blessée que puisse être une famille, elle peut toujours grandir à partir de l’amour » (XIVe Assemblée générale ordinaire du Synode des évêques, Relatio finalis, n° 10).
Dans cette charité, fondamentale pour notre existence même et pour notre vie commune en tant qu’êtres humains, s’enracinent également les valeurs d’ouverture et de respect de la vie, depuis la conception jusqu’à la mort naturelle.
La famille est la dépositaire par excellence de ces valeurs, comme un phare pour le bien de l’humanité.
À ce propos, le pape François soulignait qu’« aucune union précaire ou fermée à la transmission de la vie […] n’assure l’avenir de la société » (AL, 52).
Sans familles solides, ouvertes au don des enfants, attentives à leur éducation et à leur croissance, le monde n’a pas d’avenir.
Dans les textes que nous avons entendus, il y a cependant encore une invitation importante de Jésus que je voudrais rappeler : celle de « demander au Père en son nom » (cf. Jn 15, 16).
Ces paroles nous rappellent que la famille est un lieu privilégié de prière.
Il faut malheureusement reconnaître qu’aujourd’hui, dans de nombreuses régions du monde, l’habitude de prier ensemble au sein du foyer — avant les repas, au début et à la fin de la journée, ou à certaines occasions particulières — s’est considérablement affaiblie.
Amoris laetitia nous rappelle qu’il est fondamental de le faire : « Il faut souligner, affirme-t-elle, l’importance de la spiritualité familiale, de la prière et de la participation à l’Eucharistie dominicale » (AL, 223).
Elle recommande également que les familles se réunissent entre elles « régulièrement pour favoriser la croissance de la vie spirituelle et la solidarité dans les exigences concrètes de la vie » (ibid.).
La prière commune et les sacrements jouent un rôle très important dans la vie familiale car, en ouvrant les cœurs à l’action de Dieu, ils permettent d’arriver ensemble là où, seuls, nous ne parviendrions jamais.
Ils constituent une nourriture solide et un remède salutaire ; c’est pourquoi j’exhorte chaleureusement chacun à redécouvrir et à promouvoir cette pratique.
Chers frères et sœurs, j’ai également l’honneur de présider cette célébration en vertu d’un mandat spécial du Saint-Père Léon XIV, afin de manifester publiquement la communion ecclésiastique qu’il a accordée à Sa Béatitude Polis III Nona, patriarche de Bagdad des Chaldéens, qui participe à cette Eucharistie.
La communion d’un patriarche avec le Successeur de Pierre rappelle une pratique ancienne, qui consacrait l’unité dans la foi et dans la charité d’une Église patriarcale avec le Siège de Rome et, à l’époque, celle des Églises entre elles.
Elle ne représente donc pas une simple formalité, mais une réalité vivante, qui puise sa raison d’être dans la communion eucharistique, source et sommet de l’unité de l’Église dans le Christ.
Béatitude, votre présence nous aide à mieux comprendre ce que signifie être Église : une communion, dans le Christ Seigneur, d’Églises de rites et de traditions différents, dans l’unité visiblement manifestée avec le Successeur de Pierre.
Nous vous assurons de l’affection de toute l’Église catholique et de notre prière pour les fidèles confiés à votre sollicitude pastorale, éprouvés depuis longtemps, mais fermes et souvent héroïques dans leur témoignage de foi en Jésus, au milieu de nombreuses adversités.
Chers frères et sœurs, confions toutes les familles et l’Église entière à la Sainte Famille de Nazareth, en reprenant la prière placée par le pape François à la fin d’Amoris laetitia.
« Sainte Famille de Nazareth, fais de nos familles des lieux de communion et des cénacles de prière, d’authentiques écoles de l’Évangile et de petites Églises domestiques. Qu’il n’y ait plus jamais dans les familles des épisodes de violence, de fermeture et de division ; que quiconque a été blessé ou scandalisé soit rapidement réconforté et guéri. Fais que nous prenions tous conscience du caractère sacré et inviolable de la famille, de sa beauté dans le projet de Dieu. Jésus, Marie et Joseph, écoutez-nous et accueillez notre supplication. Amen. » (AL, 325). »
Source : Saint-Siège, homélie du pape Léon XIV pour la messe du 14 octobre 2026, lue par le cardinal Luis Antonio Tagle.


