Le débat prend de l’ampleur en Inde autour du Foreign Contribution (Regulation) Amendment Bill 2026. Le 12 août, la Lok Sabha, chambre basse du Parlement, a renvoyé le projet devant une commission parlementaire mixte de 31 membres. C’est le deuxième report d’un texte présenté le 25 mars et déjà suspendu au printemps devant les oppositions qu’il suscitait.
Au cœur du dossier se trouve le FCRA, le Foreign Contribution (Regulation) Act, législation qui encadre les fonds provenant de l’étranger reçus par les associations, ONG et organisations religieuses. Le gouvernement de Narendra Modi justifie son durcissement par la nécessité de renforcer la transparence financière, de protéger la sécurité nationale et d’empêcher l’utilisation abusive de financements étrangers. Mais certaines dispositions du projet de 2026 inquiètent particulièrement les chrétiens.
Lorsqu’une organisation perdrait son enregistrement FCRA, ne le renouvellerait pas ou le verrait expirer, une autorité désignée par l’État pourrait prendre en charge les fonds étrangers non utilisés ainsi que certains biens acquis grâce à ces contributions. À terme et sous certaines conditions, ces actifs pourraient être transférés ou cédés. C’est cette possibilité qui concentre une grande partie des inquiétudes.
Car les Églises chrétiennes indiennes ne possèdent pas seulement des lieux de culte. Depuis des décennies, catholiques et autres communautés chrétiennes ont constitué un vaste réseau d’écoles, d’universités, d’hôpitaux, de dispensaires, de foyers et d’œuvres caritatives accueillant très largement des non-chrétiens.
Le projet prévoit des protections concernant le caractère religieux des lieux de culte. Mais une école ou un hôpital catholique n’est juridiquement pas un lieu de culte. Or certains de ces établissements ont été construits au fil des décennies grâce à des ressources provenant à la fois d’Inde et de l’étranger. La question de leur statut en cas de perte d’une autorisation FCRA devient donc particulièrement sensible.
L’Église catholique a choisi la voie institutionnelle. Le 10 juillet, une délégation de la Catholic Bishops’ Conference of India (CBCI), conduite par son président, le cardinal Anthony Poola, a rencontré le ministre de l’Intérieur Amit Shah afin de lui remettre un mémorandum détaillant ses objections. Le ministre a cherché à rassurer les évêques, notamment en indiquant que les nouvelles dispositions ne devraient pas produire d’effets rétroactifs. Le renvoi du projet devant une commission parlementaire, le 12 août, a cependant provoqué une polémique supplémentaire. Des commentateurs indiens ont évoqué une prétendue « conspiration chrétienne », soutenue par des pressions venues des États-Unis, qui aurait contraint le gouvernement à temporiser.
Une accusation fermement rejetée par l’épiscopat. Le 20 août, le père Mathew Koyickal, secrétaire général adjoint de la CBCI, a répondu sans ambiguïté : « Nous ne nous livrons à aucune conspiration. » Pour les évêques, il s’agit simplement d’avoir présenté leurs inquiétudes aux autorités par les voies démocratiques ordinaires.
Le contexte explique néanmoins la vigilance des chrétiens. Depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir en 2014, la réglementation FCRA a été considérablement renforcée et des milliers d’organisations ont perdu leur autorisation de recevoir des fonds étrangers. Les mesures n’ont d’ailleurs pas concerné uniquement des organismes chrétiens : plusieurs grandes ONG internationales ont également été affectées.Le débat ne se résume donc pas à une opposition entre l’Église et le gouvernement Modi. New Delhi peut légitimement contrôler l’origine et l’utilisation de fonds provenant de l’étranger. La question posée par les chrétiens est différente : la perte d’une autorisation administrative peut-elle conduire à menacer des biens éducatifs, sanitaires ou caritatifs constitués légalement pendant plusieurs générations ?
Pour l’Église en Inde, c’est désormais cette garantie qu’il faut obtenir avant l’adoption définitive du texte, dans un contexte de montée du nationalisme hindou où les chrétiens, et notamment les catholiques, sont confrontés à une multiplication des violences, des intimidations et des restrictions à leur liberté religieuse.


