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[ INTERVIEW EXCLUSIVE ] Cardinal Malcolm Ranjith : « Les jeunes veulent changer la manière dont l’Europe considère le christianisme »

Cardinal Malcolm Ranjith @tribunechretienne
Cardinal Malcolm Ranjith @tribunechretienne
Dans un entretien exclusif accordé à Tribune Chrétienne, le cardinal Malcolm Ranjith évoque la déchristianisation de l’Europe, la montée de l’islam et le renouveau spirituel de la jeunesse. Il revient également sur la visite de Léon XIV en France, les débats doctrinaux, la liturgie traditionnelle et la situation des chrétiens en Asie

Figure majeure de l’Église catholique en Asie, le cardinal Malcolm Ranjith, archevêque de Colombo, au Sri Lanka, possède une longue expérience de la Curie romaine. Ancien secrétaire de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements sous Benoît XVI, créé cardinal en 2010, il est particulièrement connu pour son attachement à la tradition liturgique, à la fidélité doctrinale et à la défense des communautés chrétiennes.

Dans un long entretien exclusif accordé à Tribune Chrétienne, le cardinal Malcolm Ranjith livre une réflexion sur la déchristianisation de l’Europe et les défis de l’Église. Face à la montée de l’islam politique, il appelle les catholiques à redécouvrir leur propre identité spirituelle plutôt qu’à privilégier la confrontation. Il voit dans la mobilisation exceptionnelle des jeunes lors des voyages du pape Léon XIV en France et en Espagne un signe d’espérance pour le renouveau du christianisme. Il aborde également la liturgie traditionnelle, les controverses doctrinales, les attentats islamistes de Pâques 2019 au Sri Lanka et les relations entre le Saint-Siège et la Chine.

Tribune Chrétienne : La France et une grande partie de l’Europe connaissent une déchristianisation profonde. Vue d’Asie, comment expliquez-vous ce déclin ?

Cardinal Malcolm Ranjith : J’entretiens des liens étroits avec l’Europe depuis près de cinquante ans et j’ai été témoin d’un processus de déchristianisation rapide et tragique de ce continent que j’aime profondément. Lorsque j’ai visité pour la première fois une ville catholique allemande et participé, en tant que séminariste, à sa liturgie dominicale, en 1973, j’ai découvert une église remplie de fidèles. Les bancs étaient occupés par des familles entières qui chantaient avec force et enthousiasme et répondaient aux prières.

C’était une expérience vivante et joyeuse pour tous. Il y avait les missels Schott et les majestueux orgues à tuyaux. Mais ce que je vois aujourd’hui, ce sont de nombreux bancs vides, occupés principalement par des personnes âgées ou de très jeunes enfants, et une participation liturgique qui semble dépourvue de vie. Très peu de jeunes fréquentent désormais ces églises.

Avec l’expansion du sécularisme, les sociétés occidentales se sont progressivement déchristianisées.

Ce processus a également été accéléré par une révolution théologique qui a balayé les piliers solides de la théologie catholique. Les formes du culte, les principes moraux et la structure hiérarchique qui caractérisaient l’Église avant la guerre s’en sont trouvés considérablement affaiblis. L’aventure séculariste, avec l’immanentisme qui en découle, la déspiritualisation et la dérive vers l’individualisme, l’hédonisme et le minimalisme, a conduit à une perte de valeur de la vie humaine et de sa noblesse.

L’écrivain et psychanalyste américain Erich Fromm, évoquant cette évolution, écrivait :

« L’homme moderne est aliéné de lui-même, de ses semblables et de la nature. Il a été transformé en marchandise et considère sa vie comme un investissement qui doit lui rapporter le profit maximal possible dans les conditions du marché existantes. » (The Art of Living, Unwin Books, 1972, p. 63-64.) Il écrivait également : « L’homme moderne possède tout : une voiture, une maison, un emploi, des enfants, un mariage, des problèmes, des difficultés, des satisfactions et, si tout cela ne suffit pas, il a son psychanalyste. Mais il n’est rien. » (Revolution of Hope, Bantam Books, Harper and Row, octobre 1968, p. 87.)

Pendant ce temps, l’Europe traverse une grave crise démographique, tandis que l’extrémisme relève la tête. Peut-elle réellement surmonter cette situation ? Oui, je pense qu’elle le peut. Mais elle doit procéder à un sérieux examen de conscience à la lumière de son histoire, de ses racines philosophiques et spirituelles, et adopter une attitude plus lucide face à ce qui s’est produit. Par ailleurs, l’Europe n’est plus chrétienne, compte tenu de la présence en son sein d’un grand nombre de non-chrétiens. L’Église devrait conduire ce processus de réflexion. Elle ne peut continuer à se satisfaire de la situation actuelle en pensant que les choses s’amélioreront automatiquement.

Il faudrait expérimenter une nouvelle approche spirituelle, théologique et pastorale. Les responsables ecclésiastiques doivent mener une vie plus proche de leurs fidèles, simple, profondément pastorale et conforme à la dignité de leur charge. Malheureusement, les scandales ont également porté préjudice à la cause de l’Évangile dans ces Églises ces dernières années. D’autre part, de nombreuses Églises européennes prélèvent un « impôt ecclésiastique », ce qui n’est pas conforme à l’enseignement du Christ. Il serait préférable d’y renoncer et de rendre cette contribution volontaire. Cela permettrait à l’Église de dépendre davantage de ses fidèles plutôt que de ses propriétés et de ses investissements. Cette décision pourrait provoquer certaines difficultés initiales, mais elle constituerait la manière la plus appropriée de témoigner du Christ et de demeurer authentiquement fidèle à l’esprit de son enseignement.

L’exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Europa, du 28 juin 2003, affirme : « L’Europe a besoin d’accomplir un saut qualitatif dans la prise de conscience de son héritage spirituel. Cet élan ne peut venir que d’une écoute renouvelée de l’Évangile de Jésus-Christ. Il appartient à tous les chrétiens de s’engager à répondre à cette faim et à cette soif de vie. » (Ecclesia in Europa, n° 120.)

Tribune Chrétienne : Alors que le christianisme recule, l’islam politique s’affirme dans plusieurs pays européens. Comment percevez-vous cette évolution ?

Cardinal Malcolm Ranjith : Cette situation n’a rien d’étrange et ne résulte pas nécessairement d’un projet délibéré. C’est un processus naturel. Les sociétés chrétiennes déclinent progressivement parce qu’elles absorbent les valeurs séculières et font des choix politiques fondés sur celles-ci, tandis que les autres religions présentes sur le continent ne connaissent pas la même fascination pour le sécularisme. Elles fondent leurs choix de vie sur leurs croyances, ce qui est juste et naturel. La société sécularisée est dualiste, car elle considère qu’une personne peut adhérer à une religion sans être tenue de mettre en pratique, dans la sphère publique, les valeurs qui en découlent.

Ainsi, à un moment donné, vous êtes croyant, mais l’instant suivant, vous êtes contraint d’agir à l’encontre de vos convictions spirituelles les plus profondes. C’est cette dichotomie à laquelle les sécularistes sont confrontés. Il s’agit d’une conception qui oblige souvent l’individu à agir contre sa conscience la plus intime. Elle le dépersonnalise et le conduit à mener une « double vie ».

L’islam et les autres religions présentes en Europe ou en Occident n’acceptent pas une telle contradiction comme étant réaliste ou honnête. L’Europe devrait donc apprendre d’elles pour comprendre où elle s’est égarée.

L’islam nous montrerait, à nous chrétiens, à quel point nous sommes devenus « faux ». Une attitude consistant à « s’affirmer avec fermeté » face à l’islam ou aux autres religions devient de plus en plus visible dans la société européenne. Ce n’est pas ce que la communauté catholique devrait faire. Ce n’est pas en adoptant des lois ou en imposant aux « autres » des pratiques sécularistes que les catholiques devraient répondre à cette situation.

Il ne faudrait pas non plus employer des méthodes extrémistes à l’encontre des fidèles de ces religions. Ce qu’il convient de faire, c’est un examen de conscience honnête et sincère, de la part des pasteurs comme des fidèles de nos Églises, afin de reconnaître les choix erronés effectués dans le passé qui ont conduit à cette triste situation.

Il faut ensuite prendre des mesures courageuses et profondément spirituelles pour renouveler la foi en Dieu et en Jésus, notre Sauveur, et revenir aux véritables valeurs de l’Évangile, comme le Seigneur lui-même nous le demande.

Tribune Chrétienne : Le pape Léon XIV a effectué en septembre dernier son premier voyage apostolique en France, marqué par une mobilisation exceptionnelle des fidèles, notamment des jeunes. Quel regard portez-vous sur cette visite ?

Cardinal Malcolm Ranjith : Le voyage du pape Léon XIV en France a été un succès retentissant. Il en avait été de mêmelors de sa venue en Espagne. Ce qui est particulièrement remarquable dans ces deux voyages, effectués dans deux nations européennes parmi les plus marquées par le sécularisme, c’est la participation joyeuse et fervente de centaines de milliers de jeunes. Ils ont clairement montré au monde qu’ils souhaitent profondément changer la manière dont l’Europe considère la religion, et tout particulièrement le christianisme. Ils ont exprimé sans aucune ambiguïté leur désir de voir émerger un monde plus humain, plus spirituel et authentiquement transformé, dans lequel les valeurs religieuses donnent un sens à leur existence.

Cela semble traduire une certaine lassitude face à la manière dont le sécularisme et ses valeurs ont orienté le continent. Les jeunes semblent nous dire : « Nous avons besoin d’un monde animé par des valeurs spirituelles, par l’authenticité, la véritable fraternité, la justice et l’harmonie sociale. »

Je pense que le pape Léon XIV, par son style inimitable, sa simplicité et son témoignage spirituel, a déjà donné une impulsion très positive au processus de renouveau du continent. L’appel qu’il lance dans sa toute première encyclique, Magnifica Humanitas, à : « renoncer à construire une nouvelle tour de Babel et unir nos forces pour édifier le bien commun, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde reconnaisse à nouveau dans le cœur humain le lieu où Dieu désire demeurer » (Magnifica Humanitas, n° 16) est un appel auquel ces jeunes répondront progressivement avec un engagement toujours plus profond.

Les responsables ecclésiaux de ces pays devraient reconnaître dans cette évolution un don de Dieu et reconsidérer leurs choix théologiques et pastoraux, en regardant l’avenir avec détermination et espérance. Ils devraient faire tout leur possible pour redonner une dimension spirituelle à la vie de leurs fidèles.

L’Église doit parler à l’Europe le langage de Dieu, le langage de l’amour, et non simplement celui de la tour de Babel, de ses structures, de ses richesses ou de son pouvoir politique.

Tribune Chrétienne : Vous avez exercé d’importantes responsabilités au sein de la Congrégation pour le culte divin sous Benoît XVI. Alors que de nombreux jeunes catholiques redécouvrent le sens du sacré, le chant grégorien et, pour certains, la liturgie traditionnelle, comment interprétez-vous ce phénomène ?

Cardinal Malcolm Ranjith : Le mouvement apparent par lequel les jeunes s’éloignent d’une conception hédoniste de l’existence pour se tourner vers une vision plus spirituelle de la vie, particulièrement dans le monde occidental ou, disons, dans les sociétés économiquement les plus prospères, est la conséquence naturelle d’une conviction : la joie et le bonheur ne peuvent provenir uniquement de la prospérité économique.

Toute la différence réside dans la mesure où nous, êtres humains, pouvons trouver cette joie ou ce bonheur dans « l’avoir » plutôt que dans « l’être ». Le système social et économique consumériste qui s’est largement imposé dans la vie humaine ne constitue pas un véritable univers de valeurs, car il n’offre aucun sens profond à l’existence.Il ne procure qu’une satisfaction physique. C’est comme un mirage dans le désert.Tel était également l’enseignement de Jésus concernant les biens matériels.

Il nous a montré combien il est vain de considérer les richesses et la fortune comme le chemin de l’accomplissement personnel.Jésus nous a enseigné comment mener une vie héroïque et joyeuse, porteuse de sens et de plénitude.Il nous a mis en garde contre la tentation de considérer la richesse ou son accumulation comme la source de l’éternité et d’une joie sans fin (Lc 12, 18-21 ; Lc 18, 18-25).

L’Europe devrait redécouvrir ses racines historiques et culturelles, en particulier son lien avec le christianisme. Il était triste de constater que, malgré les appels répétés du pape saint Jean-Paul II, les dirigeants de l’Union européenne ont décidé de ne pas mentionner les racines judéo-chrétiennes de son histoire, de sa culture et de son développement dans le préambule de sa Constitution. Pour le dire simplement, cette attitude ressemble à celle de quelqu’un qui « rejette l’échelle après l’avoir utilisée pour monter ».

L’Europe doit rechercher ses racines spirituelles, particulièrement la fidélité à Jésus et la condition de disciple qu’elle avait embrassées dès les premiers siècles de l’ère chrétienne. Malheureusement, l’Église occidentale a succombé à la tentation du désespoir et du manque de foi, abandonnant son propre héritage spirituel et liturgique en pensant qu’il suffisait de suivre le courant. C’est une erreur.

Le christianisme, ou l’enseignement de Jésus, est anticonformiste et toujours nouveau. Il ne peut être fossilisé dans telle ou telle philosophie ou dans tel ou tel courant de pensée. L’Église ne doit se laisser engloutir ni par le modernisme ni par le traditionalisme. Elle doit présenter l’enseignement de Jésus, le Seigneur, comme le chemin du bonheur dans la vie présente aussi bien que dans celle à venir.

Elle doit donner à l’humanité l’espérance du Royaume de Dieu, qui est la source de toute espérance.

Ce Royaume : « est présent là où Il est aimé et là où son amour nous atteint. Son amour seul nous donne la possibilité de persévérer avec sobriété jour après jour, sans perdre l’élan de l’espérance, dans un monde qui, par sa nature même, est imparfait. Son amour est en même temps pour nous la garantie de l’existence de ce que nous pressentons seulement de manière confuse et que, pourtant, au plus profond de nous-mêmes, nous attendons : une vie qui soit véritablement la vie. » (Benoît XVI, Spe Salvi, n° 31.)

Tribune Chrétienne : En Allemagne notamment, certains courants au sein de l’Église souhaitent modifier son enseignement sur l’homosexualité, la morale sexuelle ou l’ordination des femmes. Jusqu’où l’Église peut-elle évoluer sur ces questions sans remettre en cause la doctrine qu’elle a reçue ?

Cardinal Malcolm Ranjith : Le critère ultime de toute position doctrinale ou morale ne peut être autre que l’enseignement de Jésus lui-même, tel qu’il nous est transmis dans les quatre Évangiles.

Comme nous le savons par l’enseignement de Jésus, ses exigences morales peuvent être considérées comme très rigoureuses. Par exemple, parlant de la convoitise, Jésus déclare : « Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. » (Mt 5, 28.) Nous retrouvons la même rigueur dans la question du divorce, à propos de laquelle Jésus affirme : « Celui qui répudie sa femme, sauf en cas d’union illégitime, la pousse à commettre l’adultère ; et celui qui épouse une femme répudiée commet l’adultère. » (Mt 5, 32.) Nous retrouvons le même enseignement en Marc 10, 11-12 et Luc 16, 18. La question est que les paroles mêmes de Jésus et ses exigences morales, qui concernent toute une gamme de choix sociaux et personnels, ne peuvent être modifiées selon les caprices ou les préférences de quiconque, pas même des pasteurs de l’Église.

Lorsque le pape saint Jean-Paul II a rendu sa décision définitive concernant l’ordination sacerdotale des femmes, il a affirmé :

« Les Évangiles et les Actes des Apôtres attestent que cet appel a été fait selon le dessein éternel de Dieu : le Christ a choisi ceux qu’il voulait (cf. Mc 3, 13-14 ; Jn 6, 70), et il l’a fait en union avec le Père, « par l’Esprit Saint » (Ac 1, 2), après avoir passé la nuit en prière (cf. Lc 6, 12). C’est pourquoi, en admettant au sacerdoce ministériel (LG 28), l’Église a toujours reconnu comme norme permanente la manière d’agir de son Seigneur dans le choix des douze hommes qu’il a établis comme fondement de son Église (cf. Ap 21, 14).

Ces hommes n’ont pas seulement reçu une fonction qui aurait pu ensuite être exercée par n’importe quel membre de l’Église ; ils ont été spécifiquement et intimement associés à la mission du Verbe incarné lui-même (cf. Mt 10, 1-7 ; 28, 16-20 ; Mc 3, 13-16 ; 16, 14-15).

Les Apôtres ont agi de même lorsqu’ils ont choisi leurs collaborateurs (cf. 1 Tm 3, 1-13 ; 2 Tm 1, 6 ; Tt 1, 5-9), qui devaient leur succéder dans leur ministère. Ce choix comprenait également ceux qui, tout au long de l’histoire de l’Église, poursuivraient la mission des Apôtres en représentant le Christ Seigneur et Rédempteur. » (Cf. Lumen Gentium, n° 20-21 ; Catéchisme de l’Église catholique, n° 1577.) La conclusion de ce document était claire.

Le pape saint Jean-Paul II a solennellement affirmé : « Je déclare que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église. » (Ordinatio Sacerdotalis, n° 4, 22 mai 1994, solennité de la Pentecôte.)

Une clarification ultérieure a précisé que cette déclaration devait être considérée par tous les catholiques comme un prononcé ex cathedra. Il est donc clair qu’aucune autorité dans l’Église, qu’il s’agisse d’un conseil synodal ou d’une conférence épiscopale, ne possède le pouvoir ni le mandat de modifier la doctrine, la morale ou la pratique ecclésiale voulues par Jésus, sur la seule autorité d’un évêque local, d’une conférence épiscopale ou d’une assemblée synodale, particulièrement lorsque cela contrevient aux enseignements et aux exigences éthiques du Christ.

Ce principe s’applique également à l’Église en Allemagne comme à celle de tout autre pays.

Certaines questions, notamment celles qui concernent le gouvernement ecclésial et la communion, peuvent être tranchées par une conférence épiscopale locale ou une instance synodale. Mais ces instances ne peuvent décider de modifier ce que le Christ lui-même a exigé, ni ce qui relève de la foi et de la morale de l’Église qui en découlent. En outre, les nations occidentales ne peuvent décider seules des questions de doctrine, de morale et de ministères sans se référer au reste de l’Église.

Tribune Chrétienne : Le 4 septembre, vous avez appelé les catholiques du Sri Lanka à réciter le chapelet afin que toute la vérité sur les attentats du dimanche de Pâques 2019 puisse enfin éclater. Sept ans plus tard, que reste-t-il encore à découvrir et qu’espérez-vous obtenir par cette mobilisation spirituelle ?

Cardinal Malcolm Ranjith : À première vue, les attentats du dimanche de Pâques 2019 semblaient avoir été perpétrés par un groupe de jeunes islamistes sri-lankais animés d’une haine extrême envers les chrétiens. Ces attaques ont été commises le 21 avril 2019 en trois lieux de culte, deux églises catholiques à Colombo et une église pentecôtiste dans la ville orientale de Batticaloa, ainsi que dans trois grands hôtels touristiques de Colombo. Elles ont causé la mort de 273 personnes, dont des touristes étrangers, et fait plus de 500 blessés, certains souffrant de handicaps permanents. Ce fut une terrible tragédie. Toutes ces églises ont été entièrement détruites.

Le Saint-Père, le pape François, lorsqu’il a appris cette triste nouvelle, a non seulement exprimé sa proximité avec les victimes et la communauté catholique, mais il a également soutenu financièrement, par une contribution substantielle, le programme de réhabilitation des victimes et de leurs familles.

Il a même organisé une rencontre avec un groupe de victimes gravement blessées lors de ces violences, qui s’est tenue au Vatican le 25 avril 2022. Dans toute cette affaire, l’impératif essentiel était de découvrir ce qui s’était réellement passé et qui avait orchestré ces attentats. S’agissait-il uniquement de ces kamikazes extrémistes ou y avait-il autre chose derrière ces attaques ? En réalité, des rumeurs évoquant un complot politique ont commencé à circuler presque immédiatement après les attentats.

Le fait que les responsables politiques locaux, ainsi que les hauts responsables de l’appareil de sécurité nationale, n’aient absolument rien fait pour empêcher ces attaques, alors même qu’ils avaient reçu quatre avertissements préalables des services de renseignement indiens, dès le 4 avril de cette année-là, ainsi que leur attitude indifférente face aux demandes d’une enquête transparente et rapide, ont contribué à renforcer ces soupçons dans la population.

Certains éléments sont apparus, laissant penser que ces attentats avaient effectivement une dimension politique.

Ces soupçons ont été renforcés lorsque M. Hamzeer Moulana, secrétaire d’un ancien ministre et député, M. Sivanesathurai Santhirakanthan, surnommé Pillayan, a publiquement affirmé, dans une émission diffusée le 5 septembre 2023 sur la chaîne britannique Channel 4, que ces attentats s’inscrivaient dans un complot organisé par une partie des services de renseignement militaires, dirigée par M. Suresh Saleh.

Selon ses accusations, l’objectif était d’assurer la victoire de M. Gotabaya Rajapaksa à l’élection présidentielle prévue en novembre 2019. Celui-ci avait été secrétaire à la Défense pendant les dernières phases de la guerre civile au Sri Lanka.

M. Moulana a affirmé que les services de renseignement militaires avaient régulièrement versé, par son intermédiaire, des fonds au kamikaze Zaharan Hashim et à son groupe, et qu’ils avaient aidé cette organisation terroriste à préparer les attentats à la bombe. Selon lui, les instigateurs de ce complot estimaient que de telles attaques provoqueraient une vague de colère antimusulmane au sein de la majorité cinghalaise et pousseraient celle-ci à voter pour M. Rajapaksa, partisan d’une ligne dure du nationalisme cinghalais, assurant ainsi son élection à la présidence.

Malgré la divulgation de ces éléments, le puissant camp Rajapaksa a organisé une résistance visant à nier toute véracité à ces accusations.

En réalité, après avoir remporté cette élection, M. Rajapaksa a fait tout son possible pour bloquer les enquêtes ou les détourner de toute responsabilité éventuelle de sa part dans ces attentats. Même après qu’un soulèvement populaire l’eut chassé du pouvoir, le président élu par le parti politique de M. Rajapaksa, qui disposait de la majorité au Parlement, a poursuivi cette même stratégie de sabotage des enquêtes.

En 2024, un nouveau gouvernement, qui avait promis de mener une enquête équitable sur ce massacre, est arrivé au pouvoir. Il a engagé une enquête plus transparente et plus crédible. Cependant, le groupe politique défait, qui souhaitait tout dissimuler, a commencé à mener une campagne destinée à perturber les investigations en cours et à exonérer M. Saleh et ses collaborateurs de toute responsabilité dans ces assassinats.

Ils continuent à multiplier les batailles judiciaires, les manifestations publiques et les campagnes médiatiques.

Ils ont même utilisé l’Hôpital général de Colombo, où M. Saleh, qui ne coopérait pas avec les enquêteurs, a simulé une maladie et a été hospitalisé pendant plus de cent jours. Tout cela visait à affaiblir, perturber, bloquer, voire harceler autant que possible les enquêteurs et leurs investigations, afin d’empêcher la vérité d’éclater.

C’est pourquoi nous avons appelé nos fidèles catholiques à prier avec encore plus d’intensité, afin de demander l’aide divine pour surmonter cette situation.

Tribune Chrétienne : Après la guerre civile, les attentats de 2019 et les crises politiques et économiques successives, comment se porte aujourd’hui l’Église catholique au Sri Lanka ?

Cardinal Malcolm Ranjith : La crise politique et économique qui a frappé le Sri Lanka après la guerre civile et les attentats du dimanche de Pâques 2019 a convaincu un nombre croissant de personnes que notre pays avait besoin d’un changement politique radical. En effet, presque tous les dirigeants politiques qui se sont succédé depuis 1948 ont progressivement laissé notre patrie sombrer dans la désunion et les conflits ouverts, le chaos économique, une corruption profonde, l’indiscipline, les inégalités et même des tentatives d’ingérence politique dans le fonctionnement de la justice et dans l’application fidèle de l’État de droit.

En 2024, le pays a choisi un nouveau gouvernement qui lui promettait un nouveau départ politique, fondé sur une gouvernance transparente, l’honnêteté, le respect rigoureux de l’État de droit et une vision tournée vers l’avenir. Un nouveau commencement s’est donc amorcé, et l’Église doit contribuer, dans toute la mesure de ses possibilités, à cette transformation vers davantage de droiture et une véritable démocratie. L’Église doit également affronter de nouveaux défis, car le processus de sécularisation, qui touche le monde entier dans les domaines économique et social, a commencé à l’affecter lui aussi, faisant apparaître de nouveaux problèmes pastoraux. Le sécularisme est une conception qui cherche à détruire l’âme humaine et qui envisage le bonheur en termes de richesse matérielle, de prospérité et de satisfaction des désirs personnels.

Il instaure une culture de « l’avoir » plutôt qu’une culture de « l’être ». L’Église catholique locale fait tout son possible pour demeurer fidèle à l’appel du Seigneur à affermir la foi de ses frères. Les défis sont nombreux. Cependant, notre pays, le Sri Lanka, profondément asiatique par son esprit et donc héritier de la religiosité intense des anciennes traditions religieuses, continue de résister au sécularisme et aux privations spirituelles qui en découlent.

Nos fidèles sont profondément marqués par un environnement culturel et spirituel façonné par la religiosité asiatique. Il existe ainsi une soif profondément enracinée de cohérence spirituelle. Dans ce contexte, les vocations sacerdotales et religieuses demeurent relativement nombreuses. Dans nos paroisses, les relations entre les prêtres et les fidèles sont plus étroites. Une proportion importante de paroissiens continue de participer à la messe dominicale, de fréquenter les sacrements et de rester attachée à ses traditions spirituelles.

La vie familiale demeure solide, même si elle rencontre elle aussi des difficultés. Nous disposons d’un réseau très développé de petites communautés chrétiennes qui se réunissent chaque semaine ou toutes les deux semaines pour partager la Parole de Dieu et prier ensemble. Nous avançons désormais vers une approche synodale de la vie ecclésiale, conformément au souhait du Saint-Père. Nous devons néanmoins continuer à faire preuve de vigilance et de prudence dans notre approche pastorale des fidèles. Il faudra veiller à préserver et à développer la prière, la célébration fidèle des sacrements ainsi que les liens étroits entre les curés et leurs communautés.

Tribune Chrétienne : Le Saint-Siège poursuit son dialogue avec Pékin, alors que la liberté des catholiques chinois demeure une question sensible. Comment concilier ce dialogue avec la défense de ceux qui ont parfois payé très cher leur fidélité à l’Église ?

Cardinal Malcolm Ranjith : Il s’agit fondamentalement d’une question qui doit être résolue par le dialogue. La Chine est une nation composée de nombreuses ethnies et religions.Sur le plan politique, préserver l’unité de cette grande nation a toujours constitué une question particulièrement sensible sur les plans émotionnel et culturel. Il est préférable de laisser les responsables ecclésiaux locaux et les autorités politiques régler les questions de cette nature, car toute ingérence extérieure pourrait compliquer les choses.

Seuls ceux qui pratiquent la foi catholique en Chine peuvent véritablement savoir quelle est la meilleure manière de résoudre cette situation. L’Église universelle ne devrait jouer qu’un rôle discret et contribuer à favoriser une plus grande ouverture de part et d’autre.

Il s’agit d’encourager le gouvernement chinois et l’Église catholique locale, aussi bien dans sa forme officiellement organisée que dans sa composante clandestine, à établir un processus de dialogue susceptible de conduire à une solution.

Propos recueillis par Philippe Marie ( Traduction française de l’entretien original en anglais ).

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