À Rome, le constat n’est plus dissimulé derrière les prudences diplomatiques habituelles : dans une grande partie du monde catholique, la transmission de la foi connaît une crise profonde. Ce qui semblait autrefois naturel, transmettre le christianisme de génération en génération, ne va plus de soi. C’est dans ce contexte que le Dicastère pour la Doctrine de la Foi prépare actuellement un important document consacré à la transmission de la foi, signe que le Saint-Siège considère désormais cette question comme l’un des défis majeurs du catholicisme contemporain.
Le cardinal Víctor Manuel Fernández, préfet du Dicastère, l’a expliqué au National Catholic Register le 15 mai : cette réflexion est née d’une inquiétude largement partagée par les évêques lors de leurs visites ad limina au Vatican : « Les évêques ont exprimé cette préoccupation et proposé une étude sur le problème et les moyens possibles d’y répondre », a déclaré le cardinal argentin.
Derrière cette formule mesurée se cache une réalité de plus en plus visible dans de nombreux diocèses : des enfants baptisés mais jamais catéchisés, des familles éloignées de toute pratique sacramentelle, des jeunes générations qui ignorent parfois jusqu’aux fondements les plus élémentaires de la foi chrétienne. Une crise que Rome ne peut plus ignorer,Depuis plusieurs années déjà, les statistiques de pratique religieuse inquiètent les responsables ecclésiaux, notamment en Europe occidentale. En France, par exemple, de nombreux diocèses constatent une baisse continue du nombre de mariages religieux et une fragilisation de la transmission familiale de la foi, même si le phénomène des baptêmes d’adultes connaît parallèlement une progression remarquable.
Cette situation dépasse cependant largement le seul cadre européen. Le cardinal Fernández insiste sur la diversité des réalités rencontrées dans l’Église universelle : « La perspective de la Turquie n’est pas la même que celle du Pakistan. En Europe, la Pologne n’est pas la même que l’Allemagne », observe-t-il, rappelant que les défis pastoraux varient profondément selon les contextes culturels, politiques et religieux. Cette diversité explique pourquoi le Vatican refuse d’élaborer une réponse uniforme ou simplement occidentale. Le préfet du Dicastère souligne ainsi que « préparer un texte sur la transmission de la foi aujourd’hui exige clairement de dépasser un cadre européen ou italien ». Autrement dit, Rome semble prendre conscience qu’une partie de la crise actuelle provient aussi d’une lecture parfois trop occidentalo-centrée des difficultés de l’Église.
En filigrane, c’est peut-être surtout la disparition progressive du « catholicisme culturel » qui inquiète le Vatican.
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Pendant des siècles, la foi se transmettait non seulement par la catéchèse, mais aussi par un environnement social chrétien : calendrier liturgique, traditions populaires, école catholique, vie paroissiale, références communes.Or cet univers s’efface rapidement. Le pape François avait déjà largement évoqué cette rupture dans Evangelii Gaudium, texte auquel le cardinal Fernández fait explicitement référence. Le pontife argentin y insistait sur le rôle décisif de la famille et de la piété populaire comme lieux privilégiés de transmission de la foi. Selon plusieurs observateurs romains, le problème est aujourd’hui devenu générationnel : des parents eux-mêmes peu formés religieusement peinent à transmettre ce qu’ils n’ont jamais réellement reçu. Dans certains pays occidentaux, une part importante des jeunes catholiques n’a plus qu’une connaissance fragmentaire du Credo, des sacrements ou même de la figure du Christ. Cette situation explique aussi le regain d’intérêt de Rome pour la catéchèse, la formation doctrinale et la centralité de la liturgie dans la vie chrétienne.
Le futur document du Dicastère pour la Doctrine de la Foi ne sera pas le fruit d’une simple réflexion interne romaine. Le Vatican a lancé une consultation mondiale extrêmement large auprès des conférences épiscopales, d’experts, de théologiens et de centres de recherche. Et la réponse a manifestement dépassé les attentes : « Nous avons été surpris à la fois par la quantité et par la longueur des réponses reçues », a reconnu le cardinal Fernández. Selon lui, le travail de synthèse nécessitera encore beaucoup de temps tant les contributions venues des cinq continents sont nombreuses. Cette méthode témoigne aussi d’une volonté de Rome de mieux écouter les réalités locales après des années marquées par les débats synodaux et les tensions doctrinales dans plusieurs régions du monde.
Ce chantier apparaît enfin comme l’un des premiers grands dossiers doctrinaux du pontificat du pape Léon XIV. Depuis son élection, le nouveau souverain pontife semble vouloir recentrer progressivement les priorités de l’Église sur l’évangélisation et la clarté doctrinale. Le cardinal Fernández a d’ailleurs laissé entendre que ce texte constitue actuellement la principale réflexion doctrinale en cours au sein du Dicastère. « Nous ne pensons pas qu’il soit utile de nous disperser sur d’autres sujets pour le moment », a-t-il affirmé, évoquant également la prochaine encyclique du pape Léon XIV consacrée à l’intelligence artificielle. Reste désormais une question essentielle : comment transmettre durablement la foi dans un monde qui ne partage plus spontanément les références chrétiennes fondamentales ? Pour beaucoup à Rome, aucune réforme structurelle ne pourra porter de fruits sans renaissance spirituelle profonde des familles, des paroisses et de la vie sacramentelle. Car une foi qui n’est plus vécue finit toujours, tôt ou tard, par ne plus être transmise.
Mais la crise actuelle ne se limite pas à l’effondrement de la pratique religieuse ou à la fragilisation de la catéchèse. La foi chrétienne fait désormais face, dans de nombreuses régions du monde, à une véritable hostilité.
En Occident, cette persécution prend souvent une forme plus sournoise, culturelle et idéologique. Peu à peu, tout héritage chrétien tend à être effacé du langage commun, des repères historiques et des références culturelles qui ont pourtant façonné la civilisation européenne. L’affirmation visible d’une identité chrétienne est fréquemment réduite à une posture « identitaire » ou soupçonnée d’arrière-pensées politiques. Dans certains milieux, le simple témoignage public de la foi devient objet de marginalisation ou de stigmatisation. Sur d’autres continents, la persécution revêt un visage beaucoup plus brutal. Au Nigeria, des communautés chrétiennes continuent de payer un lourd tribut aux violences djihadistes. En Chine, les pressions exercées contre les communautés chrétiennes demeurent fortes malgré certaines ouvertures diplomatiques. Au Nicaragua, le régime de Daniel Ortega multiplie depuis plusieurs années arrestations, expulsions et intimidations contre l’Église catholique. Dans plusieurs régions d’Asie ou d’Afrique, des chrétiens meurent encore aujourd’hui en raison de leur fidélité au Christ.
Cette réalité mondiale devra elle aussi être prise en compte dans la réflexion du Vatican. Car transmettre la foi ne consiste pas seulement à préserver un héritage culturel ou doctrinal, mais à former des chrétiens capables de témoigner, parfois au prix du rejet, de l’incompréhension ou même de la persécution. L’Évangile lui-même rappelle cette exigence missionnaire. Avant son Ascension, le Christ confie à ses disciples cette parole qui demeure plus actuelle que jamais : « Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16,15). Une foi sans témoignage finit toujours par s’éteindre. Une foi annoncée, vécue et incarnée demeure, elle, capable de transformer les peuples et les civilisations.


