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Léon XIV : « Malheur à ceux qui manipulent la religion et le nom même de Dieu pour leurs propres intérêts militaires, économiques ou politiques « 

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"Le monde est ravagé par une poignée de tyrans, mais il est soutenu par une multitude de frères et de sœurs solidaires !" ( intégralité du texte du pape Léon XIV)

Dans le prolongement de son voyage apostolique au Cameroun, le pape Léon XIV s’est rendu dans la ville de Bamenda, région marquée par des années de violences liées à la crise anglophone. Devant une assemblée composée de fidèles et de responsables religieux, il a prononcé un discours centré sur la paix, la fraternité et les conséquences humaines des conflits. Le contexte local reste déterminant pour comprendre la portée de cette intervention. Depuis plusieurs années, les régions anglophones du pays sont le théâtre d’affrontements entre groupes séparatistes et forces gouvernementales. Les populations civiles sont directement touchées, avec des déplacements, des pertes humaines et un affaiblissement du tissu social. C’est dans cet environnement que le pape a évoqué « l’expérience vécue de la souffrance » qui, selon lui, « n’a fait que renforcer votre conviction que Dieu ne nous a jamais abandonnés ».

Dans son discours, Léon XIV met en lumière les mécanismes de la violence contemporaine. Il affirme que « les maîtres de la guerre feignent d’ignorer qu’il ne faut qu’un instant pour détruire, alors qu’une vie entière ne suffit souvent pas à reconstruire ». Cette observation souligne un déséquilibre structurel entre destruction rapide et reconstruction lente, souvent constaté dans les zones de conflit. Le pape insiste également sur les déséquilibres économiques liés aux guerres : « des milliards de dollars sont dépensés pour tuer et dévaster, tandis que les ressources nécessaires à la guérison, à l’éducation et à la reconstruction font défaut ». Cette critique vise les priorités financières et politiques qui accompagnent les conflits armés, en particulier dans des régions riches en ressources naturelles.

La formule centrale de son discours, « le monde est ravagé par une poignée de tyrans, mais il est soutenu par une multitude de frères et de sœurs solidaires », propose une lecture contrastée de la situation internationale. Elle met en opposition des acteurs de déstabilisation, peu nombreux mais influents, et une majorité d’individus engagés dans des pratiques de solidarité, souvent à l’échelle locale.

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Sur le plan sociologique, cette distinction renvoie à l’importance des réseaux de soutien informels dans les sociétés fragilisées. Le pape souligne cette dimension en affirmant : « regardons-nous dans les yeux : nous sommes ce peuple immense ». Il insiste ainsi sur la reconnaissance mutuelle comme fondement de la coexistence pacifique. Le discours aborde également la question de la responsabilité collective. « Nous devons opérer un changement de cap décisif, une véritable conversion », déclare-t-il, en appelant à une transformation des comportements individuels et collectifs face aux logiques de violence et d’exploitation.

Comme en écho aux récentes tensions avec l’administration américaine, Léon XIV met en garde contre l’instrumentalisation du religieux : « malheur à ceux qui manipulent la religion et le nom même de Dieu pour leurs propres intérêts militaires, économiques ou politiques ». Cette remarque s’inscrit dans un contexte où les identités religieuses peuvent être mobilisées dans des conflits qui ne sont pas, à l’origine, de nature religieuse.

Le Saint Père conclut en rappelant une idée centrale de son intervention : « la paix n’est pas quelque chose que nous devons inventer : c’est quelque chose que nous devons accueillir en acceptant notre prochain comme notre frère et notre sœur ». Une affirmation qui résume l’orientation générale de son discours, centrée sur la reconnaissance de l’autre et la responsabilité partagée dans la construction de la paix.

RENCONTRE POUR LA PAIX AVEC LA COMMUNAUTÉ DE BAMENDA

Cathédrale Saint-Joseph (Bamenda)
Jeudi 16 avril 2026

( Texte traduit par TC)

« Chères sœurs et chers frères,

C’est pour moi une joie d’être avec vous dans cette région qui a tant souffert. Comme vos témoignages viennent de le montrer, l’expérience vécue de la souffrance par votre communauté n’a fait que renforcer votre conviction que Dieu ne nous a jamais abandonnés ! En Dieu, dans sa paix, nous pouvons toujours recommencer !

Son Excellence l’Archevêque a évoqué la prophétie qui proclame : « Qu’ils sont beaux sur les montagnes, les pieds du messager qui annonce la paix ! » (Is 52,7). Il m’a accueilli avec ces mots, et je voudrais maintenant répondre : que vos pieds sont beaux, eux aussi, couverts de la poussière de cette terre ensanglantée mais fertile, maltraitée, mais riche de végétation et de fruits. Vos pieds vous ont conduits jusqu’ici et, malgré les difficultés et les obstacles, ils sont restés sur le chemin du bien. Puissions-nous tous continuer sur le chemin du bien qui conduit à la paix. Je vous suis reconnaissant pour vos paroles d’accueil, car il est vrai : je suis ici pour proclamer la paix. Mais je constate que c’est vous qui me proclamez la paix, à moi et au monde entier. Comme l’un d’entre vous l’a observé, la crise qui touche ces régions du Cameroun a rapproché les communautés chrétiennes et musulmanes plus que jamais auparavant. En effet, vos responsables religieux se sont unis pour créer un Mouvement pour la paix, par lequel ils cherchent à servir de médiateurs entre les parties opposées.

Je souhaiterais que cela se produise dans tant d’autres régions du monde. Votre témoignage, votre travail pour la paix peuvent être un modèle pour le monde entier ! Jésus nous a dit : Heureux les artisans de paix ! Mais malheur à ceux qui manipulent la religion et le nom même de Dieu pour leurs propres intérêts militaires, économiques ou politiques, entraînant ce qui est sacré dans les ténèbres et la souillure. Oui, chères sœurs et chers frères, vous qui avez faim et soif de justice, vous qui êtes pauvres, miséricordieux, doux et purs de cœur, vous qui avez pleuré, vous êtes la lumière du monde ! (cf. Mt 5,3-14). Bamenda, aujourd’hui, tu es la ville située sur la montagne, resplendissante aux yeux de tous ! Sœurs et frères, soyez le sel qui donne sans cesse sa saveur à cette terre. Ne perdez pas votre saveur, même dans les années à venir ! Chérissez tous les moments partagés qui vous ont unis en ces temps de douleur. Chérissons tous ce jour où nous nous sommes réunis pour travailler à la paix ! Soyez comme une huile répandue sur les blessures de vos frères et sœurs.

À ce sujet, je voudrais exprimer ma gratitude à tous ceux, en particulier les laïcs et les religieuses, qui prennent soin des personnes traumatisées par la violence. C’est une tâche immense, accomplie chaque jour dans l’ombre, et, comme sœur Carine nous l’a rappelé, elle est aussi dangereuse. Les maîtres de la guerre feignent d’ignorer qu’il ne faut qu’un instant pour détruire, alors qu’une vie entière ne suffit souvent pas à reconstruire. Ils ferment les yeux sur le fait que des milliards de dollars sont dépensés pour tuer et dévaster, tandis que les ressources nécessaires à la guérison, à l’éducation et à la reconstruction font défaut. Ceux qui dépouillent votre terre de ses ressources investissent souvent une grande partie des profits dans les armes, perpétuant ainsi un cycle sans fin de déstabilisation et de mort. C’est un monde à l’envers, une exploitation de la création de Dieu qui doit être dénoncée et rejetée par toute conscience droite. Nous devons opérer un changement de cap décisif, une véritable conversion, qui nous conduira dans la direction opposée, sur un chemin durable riche en fraternité humaine. Le monde est ravagé par une poignée de tyrans, mais il est soutenu par une multitude de frères et de sœurs solidaires ! Ils sont les descendants d’Abraham, aussi nombreux que les étoiles du ciel et les grains de sable sur le rivage de la mer. Regardons-nous dans les yeux : nous sommes ce peuple immense ! La paix n’est pas quelque chose que nous devons inventer : c’est quelque chose que nous devons accueillir en acceptant notre prochain comme notre frère et notre sœur. Nous ne choisissons pas nos frères et sœurs : nous devons simplement nous accepter les uns les autres ! Nous sommes une seule famille, habitant la même maison : cette merveilleuse planète dont les cultures anciennes ont pris soin au fil des millénaires.

Les paroles du pape François dans l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium me sont venues à l’esprit en écoutant vos témoignages. Il a écrit : « Ma mission d’être au cœur du peuple n’est pas une partie de ma vie ou un ornement que je peux enlever ; ce n’est pas quelque chose d’“en plus” ou un moment de la vie. C’est quelque chose que je ne peux pas arracher à mon être sans me détruire moi-même. Je suis une mission sur cette terre ; voilà la raison pour laquelle je suis dans ce monde » (n. 273).

Chers frères et sœurs de Bamenda, c’est avec ces sentiments que je suis aujourd’hui parmi vous ! Servons ensemble la paix ! « Nous devons nous considérer comme marqués, comme scellés par cette mission d’apporter la lumière, de bénir, de vivifier, de relever, de guérir et de libérer. Autour de nous commencent à apparaître des infirmiers avec une âme, des enseignants avec une âme, des responsables politiques avec une âme, des personnes qui ont choisi, au fond d’elles-mêmes, d’être avec les autres et pour les autres » (ibid.). Ainsi, mon bien-aimé prédécesseur nous exhortait à marcher ensemble, chacun selon sa vocation, en élargissant les frontières de nos communautés, en commençant par des actions concrètes au niveau local, afin d’aimer notre prochain, quel qu’il soit et où qu’il se trouve. Vous êtes les témoins de cette révolution silencieuse ! Comme l’a dit l’imam, rendons grâce à Dieu que cette crise n’ait pas dégénéré en guerre religieuse et que nous cherchions encore tous à nous aimer les uns les autres ! Avançons avec courage, sans perdre cœur et, surtout, ensemble, toujours ensemble !

Marchons ensemble, dans l’amour, en recherchant toujours la paix.

[À l’extérieur de la cathédrale :]

Mes chers frères et sœurs, aujourd’hui le Seigneur nous a tous choisis pour être des artisans de paix sur cette terre ! Prions tous le Seigneur afin que la paix règne véritablement parmi nous, et qu’au moment où nous libérons ces colombes blanches, symbole de paix, la paix de Dieu descende sur nous tous, sur cette terre, et nous garde unis dans sa paix. Loué soit le Seigneur ! »

Source Vatican

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