
Ce jeudi 16 avril, dans la cathédrale Saint-Joseph, le Saint-Père participera à une rencontre pour la paix avec la communauté de Bamenda, une messe sera également célébrée à l’aéroport international à 16h. Dans cette région anglophone du Cameroun, se déroule depuis plusieurs années un conflit armé entre séparatistes et forces gouvernementales, marqué par des violences, des répressions et une forte crise humanitaire.
C’est donc dans un contexte de sécession et de fortes tensions politiques que le pape Léon XIV continue son voyage, aussi nous avons souhaité recueillir l’éclairage d’une personnalité camerounaise, écrivaine et catholique pratiquante, pour obtenir un éclairage différent sur la situation. Née au Cameroun, Calixthe Beyala poursuit une œuvre littéraire traduite et étudiée dans de nombreux pays. Grand Prix de l’Académie française en 1996 pour Les Honneurs perdus, elle a publié de nombreux romans dont La Plantation en 2005 ou Le Roman de Pauline en 2009 (Albin Michel). En 2014, elle publie également » Le Christ selon l’Afrique ».
Comment analysez-vous, dans le climat politique actuel, la venue du pape Léon XIV ?
Au vu de ce qu’il se passe au Cameroun aujourd’hui, c’est-à-dire la désapprobation du peuple du président Paul Biya, et soulignant que l’ONU et l’UE aient condamné ce qu’il s’est passé lors des dernières élections présidentielles, cette venue du pape peut donner l’impression qu’elle sert à adouber Paul Biya qui, dans les faits, n’a pas l’accord et l’approbation de son peuple car il n’a pas été élu démocratiquement et que son principal opposant, Issa Tchiroma, est en exil en Gambie. Beaucoup de manifestations ont été réprimées et tous les opposants déclarés ont été emprisonnés. Dans le cadre de la venue du pape, Paul Biya a tout fait pour étouffer toute contestation qui serait visible. Il a trop peur que cette contestation, que ce cri de révolte, soit non seulement vu et entendu par le pape lui-même mais également par toute la communauté internationale. Il faut savoir qu’avant la venue du pape au Cameroun, des évêques comme Monseigneur Samuel Kleda avaient officiellement protesté contre ce qui se passe aujourd’hui.
Comment expliquez-vous que le Vatican ait validé la venue du pape aujourd’hui dans ce contexte de répression ?
Certains évêques ont fait un lobbying très fort pour convaincre le pape de venir. Il y a donc eu corruption de certains responsables avec de l’argent versé pour convaincre les responsables vaticanais de venir et étouffer toute contestation. De notre côté, nous avons envoyé des courriers, des vidéos contenant des éléments attestant de la grande répression actuelle au Cameroun et nous n’avons jamais eu aucune réponse. Nous nous demandons donc très sérieusement si certains responsables n’ont pas “acheté” la venue du pape aujourd’hui. Nous le pensons.
Dans les faits, il n’y a aucune raison qu’un pape comme le pape Léon XIV, sachant la souffrance du peuple chrétien au Cameroun, ne valide une telle visite sans prendre conscience de notre douleur. Car nous sommes vraiment en souffrance, d’où ma colère, car notre peuple est maltraité et la corruption est omniprésente. Toute contradiction est violemment écrasée. Le pape n’avait pas à aller “adouber” cet homme au pouvoir.
Comment expliquez-vous aujourd’hui la division des évêques au sein de l’Église camerounaise ?
Rappelons que de nombreux évêques de Yaoundé sont proches du pouvoir actuel alors que les évêques de la région de Douala sont plus détachés et expriment officiellement des critiques (cf. Monseigneur Kleda). Je rappelle que les prêtres jésuites au Cameroun ont officiellement affirmé qu’ils pensaient que la venue du pape n’était pas une bonne chose dans le contexte actuel (le père Lado). En tant que catholique pratiquante, je suis également choquée et même révoltée. J’ai l’impression que l’on a foulé aux pieds les principes de l’Église catholique en omettant la réalité de la situation et en permettant cette visite dans un pays symbole de grande répression. J’espère que le pape fera entendre sa voix pour le dénoncer.
Comment pensez-vous qu’ils ont convaincu le pape de venir ?
Une délégation d’évêques et de religieux de Yaoundé est venue à Rome pour faire du lobbying. De notre côté, nous avons fait pression en relatant ce qui se passe vraiment. Le peuple camerounais ne voulait pas que le pape vienne, pas parce qu’il n’aime pas le pape, bien au contraire, il a toujours montré sa ferveur lors de précédentes visites du pape, mais à cause du contexte actuel.Et la venue du pape crée une espèce de schisme à l’intérieur même de l’Église du Cameroun avec les pro-Biya et les anti-Biya. Peut-être le pape arrivera-t-il à les réconcilier.
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Dans ce contexte, la ferveur de la population est-elle l’expression d’une vraie joie ?
C’est mitigé, beaucoup de catholiques ne voulaient pas que le pape vienne. Beaucoup estiment qu’ils ont été trahis.
Le fait que le pape aille à Bamenda est-il une bonne chose en soi ?
Oui, cela fait dix ans que le peuple anglophone de Bamenda a toujours été méprisé par le pouvoir central. Et suite aux diverses répressions, il y a un mouvement séparatiste qui s’est mis en place et donc une volonté de vraie sécession avec le pouvoir de Yaoundé. Peut-être que la venue du pape les consolera un peu. Donc sa venue en soi est une bonne chose si le pape peut ramener un peu de calme. De la même manière, on aurait préféré que le pape ne vienne pas saluer le pouvoir actuel non légitime de Yaoundé. C’est cela qui nous choque car il y a une vraie corruption ecclésiastique à Yaoundé.
Sur le plan liturgique, que pensez-vous de l’expression d’une liturgie qui se fait dans les danses, les cris, le bruit dans certaines paroisses en Afrique et précisément au Cameroun ?
Pour moi, c’est clairement une déviance qui rappelle les scènes animistes. Je suis alignée sur le cardinal Sarah et je pense que l’Église n’est pas le lieu où l’on doit affirmer son africanité, nous sommes juste des fidèles devant le Seigneur et cela selon le rite romain de l’Église universelle. Il y a une unicité qui doit être maintenue. Personnellement, je suis aussi très gênée quand certains prêtres nous demandent de prier pour Paul Biya à l’Église… !
Pour conclure, je précise que tous les évêques qui sont nommés au Cameroun le sont uniquement après validation du pouvoir politique de Yaoundé, donc comment considérer que l’Église aujourd’hui puisse porter une voix vraiment indépendante ? Le pape entendra-t-il cela ? »
Propos recueillis par Philippe Marie



