Il est des chiffres qui deviennent des signes. 200 000 places gratuites réservées en moins de 24 heures pour assister à la messe de Léon XIV à Paris : on peut naturellement y voir le succès d’un événement exceptionnel ou l’attrait d’une célébration sur la plus belle avenue du monde. Mais on peut aussi y voir autre chose. Un signe. Et bientôt un témoignage.
Car le catholicisme français ressemble depuis plusieurs années à cette barque de l’Évangile avançant sur des flots particulièrement mouvementés. Telle la barque ballotée par les affaires d’abus, étalées à souhait et dont les révélations ont profondément meurtri l’Église, le peuple catholique continue d’avancer. Ces scandales existent, ils ont fait des victimes, ils ont profondément blessé l’institution et sa crédibilité. Mais ils ne peuvent résumer à eux seuls deux mille ans de christianisme, ni la foi de millions de fidèles et de la majorité des religieux qui n’en sont en rien responsables.
Telle la barque, encore, face aux courants qui voudraient renier ou accommoder la doctrine au bénéfice des idéologies les plus folles de notre temps, wokisme, relativisme anthropologique, effacement des différences, banalisation de l’euthanasie ou de l’avortement, ce peuple demeure. Une partie de l’Église elle-même peut être tentée de courir derrière l’air du temps, comme si deux mille ans de doctrine devaient soudain demander leur conformité aux dernières modes idéologiques. Mais la masse des fidèles est toujours là, attachée à sa foi, à ses sacrements et à ce qu’elle a reçu.
Bien sûr, il y a des incompréhensions, des doutes et des interrogations. Des incompréhensions face aux « tradis » mis au ban et à Traditionis custodes, toujours non modifié. Des doutes face à ce courant puissant au sein de l’Église qui va à l’encontre de la doctrine et veut épouser le calendrier LGBT. Des indignations face à ces prêtres qui font de la liturgie une représentation théâtrale. Il y a aussi des blessures, celles de voir nos églises profanées, dégradées, vandalisées, et d’assister, plus largement, à cette perte progressive du sens du sacré dans notre société.
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Il y a aussi des interrogations devant la non-venue annoncée du pape à la Maison médicale Jeanne Garnier, haut lieu parisien des soins palliatifs. Une incompréhension d’autant plus forte que Jeanne Garnier précise qu’elle attendait le pape, qu’elle n’a jamais renoncé à cette visite et qu’elle espère encore le voir venir. Dans une France où la question de la fin de vie est au cœur du débat de notre société, un tel témoignage aurait eu une portée considérable auprès des malades, des familles et des soignants.
Il y a enfin des interrogations sur la Maison Bakhita et sur la visite à l’association Aux captifs, la libération. Non qu’il soit contestable qu’un pape aille à la rencontre des migrants, des personnes de la rue et des plus démunis, bien au contraire. Mais comme si seuls les migrants et les gens de la rue avaient besoin des paroles du pape. Comme si la précarité matérielle devait, une nouvelle fois, occuper le centre du témoignage pontifical. Ce focus sur la précarité matérielle, omni présent sous François, finit même, pour certains, par apparaître davantage comme une idéologie que comme une doctrine sociale envisagée dans toute sa profondeur.
Car il existe aussi la pauvreté de celui qui meurt seul (riche ou pas) , la détresse du malade confronté à la dépendance ( riche ou pas) , celle des familles brisées ( riche ou pas) , des personnes âgées abandonnées ( riche ou pas) , des jeunes sans espérance (riche ou pas) , des femmes enceintes poussées vers l’avortement ( riche ou pas) . Comme si ces autres formes de détresse n’avaient pas, elles aussi, besoin d’être regardées par le Successeur de Pierre. Ces interrogations existent et il serait vain de les dissimuler.
Le peuple vivant n’est pas un peuple sans questions, sans blessures ni inquiétudes. Il peut aimer profondément l’Église tout en souffrant de certaines de ses orientations, demeurer fidèle au Successeur de Pierre tout en espérant de lui des gestes plus forts, rester dans la barque tout en s’interrogeant sur la direction qu’elle prend parfois.
Et c’est précisément là que le signe devient plus fort : malgré les incompréhensions, malgré les doutes, malgré les tempêtes, ils seront là. Fidèles à deux mille ans d’histoire chrétienne, ils viendront parce qu’au-delà des hommes, des courants et des idéologies demeure Celui vers qui toute l’Église doit regarder : le Christ.
Voilà peut-être ce que racontent ces 200 000 réservations. Des familles, des jeunes, des prêtres, des religieux, des nouveaux baptisés, mais aussi ces catholiques anonymes de nos paroisses qui, dimanche après dimanche, continuent simplement de croire, de prier, de transmettre et de communier. C’est celui-là que certains avaient peut-être perdu de vue : le peuple vivant. Celui que beaucoup voudraient voir mort, ou définitivement réduit à une minorité silencieuse, se tiendra là, au cœur de Paris. Non pour conquérir. Non pour imposer. Mais pour témoigner.
Et ceux qui reprochent à une foi catholique pleinement assumée et affichée de devenir elle-même une idéologie sont peut-être les plus tristes sires de cette histoire : à force de dénoncer l’idéologie chez les autres, ils ne voient plus qu’ils sont eux-mêmes enfermés dans la leur, une idéologie qui voudrait soumettre la Parole du Christ aux catégories du monde
Cette foule ne se rassemblera ni derrière un parti ni derrière une idéologie. Alors, lorsque des centaines de milliers de catholiques rempliront la Concorde et les Champs-Élysées ou le Stade de France autour du Successeur de Pierre, souvenons-nous de cette barque. Elle aura été secouée, elle aura pris l’eau, ses propres hommes l’auront parfois terriblement endommagée, les vents contraires auront soufflé avec force. Mais elle sera toujours là. 200 000 places gratuites en moins de 24 heures. Un signe. Un témoignage. Et, peut-être, pour certains, un réveil.


