Alors que Taybeh, dernier village entièrement chrétien de Cisjordanie, est présenté par certains comme la preuve d’une persécution systématique des chrétiens par Israël et par d’autres comme un simple épisode instrumentalisé de la guerre médiatique, une question demeure : comment savoir ce qui se passe réellement sur le terrain ?
Identifié à l’antique Éphraïm mentionnée dans l’Évangile, le village est traditionnellement considéré comme le lieu où Jésus se retira avec ses disciples avant sa Passion. Aujourd’hui, avec environ 1 300 habitants, Taybeh est le dernier village de Palestine dont la population est entièrement chrétienne. Malgré son isolement entre villages musulmans, colonies israéliennes et barrages militaires, la communauté demeure attachée à son héritage chrétien, notamment autour de l’église du Christ-Rédempteur et des vestiges de l’ancienne église Saint-Georges. Ses habitants appartiennent aux traditions latine, melkite et orthodoxe et revendiquent une présence chrétienne ininterrompue depuis les premiers siècles du christianisme.

Depuis plusieurs mois, les témoignages d’agressions, de dégradations de terres agricoles, d’incendies et d’incursions de colons israéliens se multiplient. Les accusations concernant des incendies à proximité de l’église Saint-Georges, l’un des plus anciens sanctuaires chrétiens de la région, ont conduit plusieurs responsables des Églises de Jérusalem à se rendre sur place. Le cardinal Pierbattista Pizzaballa ainsi que le patriarche grec orthodoxe Théophile III ont publiquement exprimé leur inquiétude. Les faits paraissent donc suffisamment sérieux pour être pris en considération. Précisons que Taybeh connaissait déjà un déclin démographique bien avant les événements récents.
En effet, depuis plusieurs décennies, de nombreuses familles ont quitté la région pour les États-Unis, le Canada, l’Amérique latine ou l’Europe. Les difficultés actuelles viennent donc s’ajouter à une fragilité plus ancienne.
C’est malheureusement une réalité qui fait largement consensus pour l’ensemble du Liban: la proportion des chrétiens dans la population a diminué au fil du temps, sous l’effet combiné de l’émigration et d’une poussée démographique des communautés musulmanes.
Cette évolution a progressivement modifié les équilibres démographiques du pays et comme aucun recensement officiel n’ayant été réalisé depuis 1932, il est cependant impossible de connaître avec certitude le poids exact des différentes communautés religieuses.
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Lorsqu’un village chrétien se vide progressivement de ses habitants les plus jeunes, ce sont les écoles, les paroisses, les œuvres caritatives et finalement la transmission même de la foi qui se fragilisent. Lorsqu’une famille quitte définitivement Taybeh, Beyrouth, Zahlé ou les villages chrétiens du Mont-Liban pour s’installer à Montréal, Paris ou Sydney, elle emporte avec elle une part de cette présence chrétienne bimillénaire qui a façonné l’histoire de la région.
C’est d’ailleurs ce qui rend les explications trop simples insuffisantes. Présenter l’avenir des chrétiens d’Orient comme la conséquence d’une seule cause, qu’il s’agisse d’Israël, de l’islamisme, des guerres ou des crises économiques, revient à ignorer une réalité où tous ces facteurs se combinent.
À cela s’ajoute une autre difficulté : la plupart des informations qui nous parviennent proviennent soit d’organisations palestiniennes, soit d’organisations israéliennes, soit encore d’acteurs religieux directement concernés. Chacun possède son propre regard, ses sensibilités et parfois ses objectifs de propagande. Dans un contexte où la guerre se joue aussi sur les réseaux sociaux, chaque événement tend à être immédiatement intégré dans un récit politique plus large. Comment, dès lors, discerner la vérité ? Sans doute en refusant les caricatures.
Oui, les alertes lancées par les chrétiens de Taybeh méritent d’être entendues. Oui, les violences dénoncées par les responsables ecclésiastiques doivent faire l’objet d’enquêtes sérieuses et de sanctions lorsqu’elles sont avérées. Mais il serait tout aussi imprudent de transformer automatiquement chaque information en preuve définitive d’une politique israélienne visant à faire disparaître les chrétiens de Terre Sainte. Les réalités du conflit israélo-palestinien sont infiniment plus complexes que les slogans diffusés sur les réseaux sociaux. La véritable tragédie n’est peut-être pas seulement de savoir qui a raison dans la guerre des récits. Elle est de constater que, pendant que les propagandes s’affrontent, les chrétiens continuent de quitter la Terre où le christianisme est né. Et c’est peut-être là le drame le plus certain, celui que personne ne conteste vraiment.


