Par Philippe Marie
La loi est désormais promulguée. Mais le combat, lui, ne peut pas être considéré comme terminé. « Prolonger notre conviction dans notre manière d’agir » , c’est précisément le message adressé le 19 août par Monseigneur Laurent Ulrich. L’archevêque de Paris ne se contente pas de déplorer une loi qui fait désormais de la mort provoquée une possibilité offerte par la société. « Ce n’est pas pour autant la fin du combat que nous menons pour que la fraternité prévale », écrit-il, appelant à « prier, espérer et agir avec créativité et cohérence ».
Le mot essentiel est peut-être là : cohérence. Car celle-ci ne peut pas s’arrêter aux portes des églises.
Mgr Ulrich demande d’abord aux catholiques de poser personnellement un choix clair : « L’euthanasie et le suicide assisté existent désormais comme une possibilité : rien ne doit nous contraindre à les faire exister comme des réalités dans nos vies. » Il appelle également les structures spécialisées dans l’accompagnement des malades et les soins palliatifs à demeurer des lieux « où l’on ne tuera pas ». Les mots sont forts. Ils rappellent que derrière l’expression d’« aide à mourir », il existe une réalité que l’Église refuse de travestir : provoquer intentionnellement la mort ne devient pas un soin parce que la loi l’autorise.
L’archevêque souligne d’ailleurs une contradiction majeure : les soins palliatifs ont été proclamés priorité nationale, mais ils ne sont toujours pas accessibles de manière égale sur l’ensemble du territoire, tandis que la mort pourra désormais être proposée aux plus fragiles.
La position de l’Église est claire. Reste à savoir quelles conséquences politiques les catholiques en tireront. L’avortement a été inscrit dans la Constitution. L’euthanasie et le suicide assisté entrent maintenant dans le droit français. À chaque nouvelle étape, les catholiques protestent, prient, publient des communiqués, parfois manifestent. Puis vient le temps électoral et ces questions fondamentales semblent redevenir secondaires.
Jusqu’à quand ?
À quoi bon rappeler que toute vie humaine possède une dignité intangible si cette conviction ne produit aucune conséquence dans la vie civile ? À quoi bon demander aux catholiques d’être, selon les mots de Mgr Ulrich, des « citoyens et chrétiens responsables », si cette responsabilité disparaît lorsqu’ils déposent leur bulletin dans l’urne ? L’Église n’a évidemment pas vocation à devenir un parti politique, à désigner un candidat ou à dicter un vote. Mais elle peut rappeler les exigences morales qui éclairent la conscience. Et la présidentielle de 2027 pourrait être l’occasion de sortir enfin des ambiguïtés.
Une question devrait être posée à chaque candidat : « Si vous êtes élu président de la République, vous engagez-vous à faire abroger la loi ouvrant un droit à l’aide à mourir ? » Oui ou non.
Les millions de catholiques qui s’apprêtent à voter ont le droit de connaître la réponse. Et pourquoi l’Église de France ne demanderait-elle pas elle-même cette clarification publique ? Ce ne serait pas une consigne de vote, mais un témoignage de cohérence. Mgr Ulrich appelle précisément à faire des « choix courageux, à contre-courant peut-être ». Pourquoi ces choix devraient-ils concerner notre propre fin de vie, notre engagement auprès des malades et notre présence auprès des mourants, mais jamais notre bulletin de vote ?
Il faudra également refuser la politique du fait accompli. Une loi peut être abrogée. Ce que le Parlement a voté en 2026, un autre Parlement peut le défaire. Considérer chaque évolution dite « sociétale » comme irréversible revient à organiser la défaite avant même d’avoir combattu. Les candidats qui se déclareront opposés à l’euthanasie devront donc sortir de l’ambiguïté. Promettre de « renforcer les garde-fous », de développer les soins palliatifs ou d’évaluer le dispositif ne répond pas à la question essentielle : acceptez-vous que la loi autorise à provoquer intentionnellement la mort ? Si la réponse est non, la conséquence logique est l’abrogation.
Mgr Ulrich demande aux catholiques de visiter les malades, d’accompagner les mourants, de soutenir les familles et de prier. Il a raison. Mais la charité ne dispense pas de la responsabilité politique. Les catholiques ne peuvent pas être appelés à réparer silencieusement, dans les hôpitaux et les Ehpad, les conséquences de décisions auxquelles ils auraient renoncé à s’opposer dans les urnes. Après l’avortement constitutionnalisé et l’euthanasie légalisée, faudra-t-il encore accepter et se soumettre au nom du fait accompli ? En 2027, quel candidat prendra l’engagement d’abroger cette loi ? Et l’Église de France aura-t-elle le courage de demander clairement aux candidats de répondre ?
Pour les millions de catholiques appelés aux urnes, ce serait un signe de cohérence. Car si la foi ne produit plus aucun témoignage dans la cité lorsque la vie et la mort sont directement en jeu, à quoi bon encore se dire catholique dans la vie civile ?


