( Réponse d’un prêtre diocésain, consultant spirituel de Tribune Chrétienne )
Comme à son habitude, La Croix ouvre ses colonnes à une tribune plaidant en faveur du sacerdoce féminin. Cette fois, le texte est signé par Annie Crépin. Après avoir consacré sa carrière à l’histoire de l’armée française, l’historienne entend désormais réformer une autre institution bimillénaire : l’Église catholique. Co-présidente de la Commission d’Étude sur la Place des Femmes dans l’Église (CEPFE), elle défend une approche juridique qui remet en cause la liberté même de l’Église de recevoir fidèlement ce qu’elle n’a pas elle-même institué.
C’est ce qui se produit dans la tribune publiée : on ne cherche plus à démontrer que l’Église se trompe doctrinalement ; on affirme que le droit devrait progressivement contraindre l’Église à abandonner la Vérité qu’elle enseigne depuis deux millénaires.
Cette évolution est considérable. Elle traduit un déplacement de la source de vérité : ce n’est plus la Révélation qui juge le droit, mais le droit positif qui prétend juger la Révélation.
Le raisonnement repose d’abord sur une confusion fondamentale entre égalité de dignité et identité des fonctions. La tradition chrétienne n’a jamais enseigné que toutes les différences constituent des inégalités. Au contraire, toute son anthropologie repose sur l’idée que la différence peut être constitutive de la communion. Saint Paul lui-même développe cette logique dans l’image du Corps du Christ : tous les membres possèdent une égale dignité précisément parce qu’ils n’exercent pas la même fonction. L’œil n’est pas supérieur à la main, ni la main au pied. La diversité n’est pas une injustice ; elle est une condition de l’unité. Le présupposé contemporain est exactement inverse : toute différence institutionnelle est interprétée comme une domination potentielle. C’est une lecture issue des théories critiques modernes, non de l’anthropologie chrétienne.
La seconde faiblesse de cette tribune consiste à réduire le sacerdoce à une fonction de pouvoir. Les auteurs parlent des ministères ordonnés comme de « fonctions de gouverner, enseigner et sanctifier », presque comme s’il s’agissait d’un organigramme administratif comparable à celui d’une entreprise. Or cette vision est étrangère à la théologie catholique. Le prêtre ne reçoit pas un pouvoir qu’il conquiert ; il reçoit un sacrement qu’il ne possède jamais comme un droit. Dans la pensée catholique, personne – homme ou femme – n’a un « droit » à l’ordination. Pas même un homme. Toute vocation est gratuitement donnée ; aucune n’est revendiquée. Transformer une vocation en droit subjectif revient à modifier entièrement la nature même du sacrement.
C’est ici que la démonstration juridique révèle sa principale faiblesse. Toute la construction repose sur la notion de discrimination. Mais, en droit lui-même, une discrimination suppose que deux personnes placées dans une situation comparable soient traitées différemment alors qu’elles disposent d’un même droit.
Or personne ne possède un droit subjectif à recevoir le sacrement de l’Ordre. Le séminariste lui-même peut être écarté jusqu’à la veille de son ordination sans pouvoir invoquer une discrimination. L’Église ne refuse donc pas aux femmes un droit qu’elle accorderait arbitrairement aux hommes ; elle discerne une vocation qu’aucun être humain ne peut revendiquer comme une créance. La catégorie juridique choisie est ainsi inadaptée à son objet.
La tribune applique ensuite aux sacrements les catégories du droit du travail. Elle parle « d’embauche », « d’exigence professionnelle essentielle », de « qualification professionnelle ». Mais l’Église n’est pas un employeur lorsqu’elle célèbre un sacrement. Un baptême n’est pas une prestation de service. Une ordination n’est pas un recrutement. L’eucharistie n’est pas une mission professionnelle. Le vocabulaire lui-même révèle une profonde sécularisation du regard. Les auteurs raisonnent comme si le ministère ordonné relevait du marché du travail alors qu’il relève, pour les catholiques, de l’économie sacramentelle.
À cette confusion s’en ajoute une autre, plus profonde encore : celle du pouvoir et de l’autorité. Toute la tribune repose sur l’idée que le prêtre concentrerait un pouvoir dont les femmes seraient privées. Or la théologie catholique, notamment chez saint Thomas d’Aquin, distingue radicalement ces deux réalités. Le pouvoir politique s’exerce au nom de celui qui gouverne ; l’autorité sacramentelle s’exerce in persona Christi.
Le prêtre ne représente pas une catégorie sociale dominante ; il représente sacramentellement le Christ. Réduire cette représentation à un simple rapport de domination revient à substituer une grille de lecture sociologique à une réalité théologique.
La tribune adopte également une vision purement fonctionnaliste du ministère ordonné. Elle considère le prêtre comme quelqu’un qui accomplit certaines tâches. Or le concile Vatican II enseigne exactement l’inverse : le sacrement de l’Ordre imprime un caractère permanent et configure ontologiquement celui qui le reçoit au Christ.
Le prêtre ne reçoit pas seulement une mission ; il est transformé par un sacrement. On ne remplace pas une réalité ontologique par une réforme administrative.
L’erreur est également anthropologique. Les auteurs raisonnent exclusivement à partir du sexe biologique, comme si l’Église fondait sa doctrine sur une différence purement physiologique. La tradition catholique, particulièrement développée par saint Jean-Paul II dans sa théologie du corps, affirme au contraire que le corps humain possède une signification théologique. Le Christ ne s’est pas incarné dans une humanité abstraite ; il est venu comme homme. Non parce que les hommes seraient supérieurs aux femmes, mais parce que toute l’économie sacramentelle est structurée par le mystère nuptial : le Christ est l’Époux qui se donne à son Épouse qu’est l’Église. Le prêtre représente sacramentellement cet Époux. On peut contester cette vision, mais on ne peut honnêtement prétendre qu’elle repose sur un simple préjugé biologique.
L’un des passages les plus révélateurs de cette tribune est sans doute celui qui affirme que le fait d’être un homme ne constituerait pas une « exigence professionnelle essentielle ». Une telle formulation montre à quel point la logique sacramentelle est remplacée par une logique contractuelle.
Or l’Église n’a jamais prétendu que le sexe masculin était une compétence professionnelle. Elle affirme simplement qu’elle n’a pas reçu du Christ le pouvoir de modifier la substance d’un sacrement. C’est précisément ce qu’a rappelé saint Jean-Paul II dans Ordinatio Sacerdotalis lorsqu’il écrivait que « l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale aux femmes ». Cette formule est souvent mal comprise. Elle ne signifie pas que l’Église refuse ; elle signifie qu’elle reconnaît humblement une limite à son propre pouvoir. Le refus n’est donc pas un acte d’autorité mais un acte d’obéissance.
Sur le plan sociologique enfin, la tribune laisse entendre que l’accès des femmes au sacerdoce constituerait une évolution nécessaire pour répondre à la crise religieuse. Pourtant, les faits invitent à davantage de prudence. Les communautés ecclésiales qui ont adopté depuis plusieurs décennies l’ensemble des réformes revendiquées au nom de l’égalité – ordination des femmes, redéfinition des ministères, adaptation de la doctrine aux évolutions sociétales – connaissent aujourd’hui une chute spectaculaire de la pratique religieuse, des vocations et du nombre de fidèles. Il serait simpliste d’y voir une relation de cause à effet exclusive. En revanche, il est tout aussi abusif de présenter ces réformes comme un remède éprouvé à la crise. L’expérience montre qu’elles n’ont nullement arrêté la sécularisation.
Mais le point le plus préoccupant est ailleurs. Cette tribune révèle une conception entièrement nouvelle du droit. Dans toute la tradition occidentale, d’Aristote à saint Thomas d’Aquin, puis jusqu’à Jacques Maritain, le droit est ordonné à une vérité qu’il reconnaît et protège.
Ici, le mouvement est inversé. Le droit n’est plus appelé à reconnaître le réel ; il prétend le produire. Les auteurs ne disent pas que la doctrine catholique est théologiquement erronée ; ils expliquent que, parce que le droit évolue, la doctrine devra évoluer à son tour. Ce n’est plus la vérité qui éclaire le droit ; c’est le droit positif qui devient producteur de vérité.
La conséquence dépasse largement la question de l’ordination des femmes. Si l’État ou les juridictions civiles peuvent demain définir qui une Église doit ordonner, rien n’empêchera qu’ils prétendent ensuite déterminer ce qu’elle doit enseigner sur le mariage, la famille, la bioéthique ou la fin de vie. Une liberté religieuse qui ne protégerait que les convictions conformes aux valeurs du moment ne serait plus une véritable liberté. Elle deviendrait une simple tolérance conditionnelle.Le paradoxe est finalement saisissant. Au nom du pluralisme, certains proposent aujourd’hui d’imposer à toutes les religions un modèle unique de fonctionnement, défini non par leur foi mais par les catégories changeantes du droit contemporain. L’enjeu n’est donc pas d’abord l’ordination des femmes. Il est bien plus profond. Il consiste à savoir si, dans nos démocraties, le droit positif peut désormais redéfinir ce qu’est un sacrement. C’est là que se situe le véritable changement de civilisation.
Lire aussi


