Les chiffres ont parfois quelque chose d’implacable. En Allemagne, l’Église catholique continue de perdre des fidèles à un rythme spectaculaire. En 2025, 307 117 catholiques ont officiellement demandé leur radiation des registres ecclésiastiques afin de ne plus acquitter la Kirchensteuer, le célèbre impôt ecclésiastique allemand. Depuis plusieurs années, les départs se comptent ainsi par centaines de milliers. Les églises se vident progressivement. Les baptêmes diminuent, les mariages religieux sont en recul, les vocations sacerdotales restent faibles et la pratique dominicale demeure parmi les plus basses d’Europe occidentale.
Pourtant, au moment même où l’Église allemande perd des fidèles, elle gagne… de l’argent. Les recettes de la Kirchensteuer ont atteint en 2025 un montant record de 6,751 milliards d’euros, soit environ 200 millions de plus que l’année précédente. Un paradoxe qui ne cesse d’interpeller : comment une Église qui se contracte peut-elle devenir toujours plus riche ?
L’explication est économique. L’impôt ecclésiastique est directement indexé sur l’impôt sur le revenu. Malgré la baisse du nombre de contribuables catholiques, l’augmentation des salaires et des recettes fiscales allemandes a permis aux diocèses de percevoir davantage de ressources. Mais au-delà des mécanismes fiscaux, cette prospérité soulève une question plus profonde.
Depuis plusieurs années, une partie importante de l’épiscopat allemand s’est engagée dans le très controversé « Chemin synodal », proposant des évolutions sur la bénédiction des couples homosexuels, la gouvernance de l’Église, le rôle des femmes ou encore certains aspects de la morale catholique. Autant de positions qui ont suscité de nombreuses mises en garde du Saint-Siège. Sous le pontificat de François comme sous celui de Léon XIV, Rome a multiplié les avertissements, tout en évitant jusqu’à présent une véritable confrontation.
Naturellement, la première raison est d’ordre ecclésial : préserver l’unité de l’Église et éviter un schisme serait une priorité pour tout Successeur de Pierre. Mais peut-on ignorer un autre élément ?
L’Église d’Allemagne n’est pas une Église locale comme les autres. Avec près de sept milliards d’euros de recettes annuelles, elle est l’une des plus puissantes du monde catholique. Elle finance de très nombreuses œuvres caritatives, des universités, des médias, des instituts de recherche, des projets missionnaires et contribue largement à de multiples initiatives internationales. Une rupture ouverte entre Rome et l’épiscopat allemand ne constituerait donc pas seulement une crise doctrinale. Elle pourrait également entraîner des conséquences financières considérables pour l’ensemble de l’Église. Personne ne peut affirmer que cette réalité explique la prudence du Vatican. Ce serait aller au-delà des faits. En revanche, il serait tout aussi difficile de soutenir qu’un tel poids économique est totalement étranger aux équilibres qui entourent ce dossier particulièrement sensible.
Le paradoxe allemand apparaît ainsi dans toute son ampleur : une Église qui s’appauvrit humainement mais s’enrichit financièrement ; une Église qui perd des centaines de milliers de fidèles tout en affichant des recettes records ; une Église dont l’influence ne repose plus seulement sur le nombre de ses pratiquants, mais aussi sur la puissance de ses moyens. Car au fond, une question demeure : la véritable richesse de l’Église se mesure-t-elle au montant de ses recettes… ou à la ferveur de ses fidèles ?
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