Depuis 2000 ans

Quand le soupçon finit par atteindre les sacrements : la confession désormais placée sous surveillance ?

Confessionnaux à Saint Pierre de Rome- Depositphotos
Confessionnaux à Saint Pierre de Rome- Depositphotos
L'Église doit protéger les plus vulnérables avec une détermination absolue. Mais lorsque la prévention des abus conduit à regarder le confessionnal d'abord comme un lieu de risque, c'est peut-être notre compréhension même du sacrement qui commence à vaciller

Par un prêtre diocésain, conseiller spirituel de Tribune Chrétienne*

La Croix consacrait, le 30 août 2026, un article à l’ouvrage collectif Quel avenir pour la confession ?, dirigé par Frédérique Poulet, fruit notamment d’une journée d’études organisée au Collège des Bernardins en octobre 2025. La question posée est grave : après les abus révélés dans l’Église, quelles précautions prendre dans l’exercice du sacrement de pénitence et de l’accompagnement spirituel ? Que des victimes aient été blessées dans un contexte spirituel constitue une profanation particulièrement grave de la confiance qui avait été placée dans un prêtre. Il n’est donc nullement question de contester la nécessité de former les confesseurs, de prévenir les phénomènes d’emprise et de sanctionner sans faiblesse ceux qui détournent leur ministère.

Mais précisément parce que le sujet est grave, les mots employés doivent l’être avec une extrême précision.

La Croix rapporte ainsi que le sacrement de pénitence et l’accompagnement spirituel auraient concentré « presque deux tiers des abus rapportés par la Ciase ». La juxtaposition appelle déjà une distinction essentielle. La confession sacramentelle et l’accompagnement spirituel peuvent parfois se côtoyer ; ils ne se confondent pas. Le premier appartient à l’ordre sacramentel, le second à l’ordre de l’accompagnement pastoral. Les réunir sous une même catégorie risque d’imprimer dans les consciences une idée redoutable : le confessionnal serait, par nature ou par structure, un lieu particulièrement propice à l’abus. C’est ici que commence le problème.

Car la confession n’est pas d’abord une relation entre deux psychologies, dont l’une serait placée en position de pouvoir sur l’autre. Elle est une rencontre sacramentelle entre un pécheur et le Christ qui pardonne.

Le prêtre y tient une place immense et, simultanément, une place extraordinairement humble. Immense, parce que l’Église lui confie le pouvoir de remettre les péchés. Humble, parce que le pardon qu’il prononce ne lui appartient pas. Le pénitent ne vient pas recevoir la grâce du père Untel. Il vient recevoir la miséricorde du Christ par le ministère de l’Église. C’est pourquoi le vocabulaire contemporain de la « supervision », s’il devait être appliqué à la confession, demande à être manié avec beaucoup de prudence. Former continuellement les prêtres ? Évidemment. Leur apprendre la prudence, la théologie morale, le droit canonique, les mécanismes d’emprise, les limites de l’accompagnement ? Certainement. Leur rappeler qu’un confesseur n’a aucun droit à gouverner arbitrairement la conscience d’un pénitent ? Plus que jamais. Mais « superviser » un sacrement ? Il faut alors préciser immédiatement ce que l’on entend.

Le for sacramentel n’est pas un espace professionnel susceptible d’être soumis aux méthodes ordinaires d’évaluation d’une pratique thérapeutique. Le secret de la confession n’est pas une règle de confidentialité comparable au secret médical. Il est absolu. Ce qui est confié sous le sceau sacramentel appartient à un ordre auquel aucun tiers ne peut avoir accès.

Il existe ici une frontière que l’Église ne peut déplacer sans porter atteinte à la nature même du sacrement. Plus profondément encore, le débat révèle peut-être une difficulté caractéristique de notre époque : nous ne savons plus très bien penser une autorité qui ne soit pas immédiatement soupçonnée d’être une domination. Or le christianisme distingue l’autorité de l’emprise. L’autorité spirituelle authentique ne possède pas la conscience. Elle la sert. Un bon confesseur ne fabrique pas des pénitents dépendants de lui. Il les conduit vers Dieu. Il ne cherche pas à devenir indispensable ; il sait au contraire s’effacer devant la grâce qu’il administre.

Les abus spirituels apparaissent précisément lorsque cette logique est inversée : lorsque le ministre prend pour lui l’autorité qui appartient à Dieu. La réponse catholique à l’abus ne consiste donc pas à affaiblir le sacrement. Elle consiste à rappeler avec davantage de force ce qu’est réellement un prêtre et ce qu’il n’est pas. Il est d’ailleurs étonnant que l’on s’interroge aujourd’hui sur « l’avenir de la confession » alors que la véritable crise de ce sacrement, particulièrement en Europe occidentale, est beaucoup plus ancienne. Pendant des décennies, les confessionnaux se sont vidés. Non parce qu’une génération entière de catholiques aurait soudain découvert les risques de l’emprise spirituelle, mais parce que la prédication sur le péché, la conversion, le jugement, la grâce et le salut s’est progressivement effacée de nombreux discours ecclésiaux.

Lire aussi : https://tribunechretienne.com/abus-dans-leglise-derriere-les-critiques-contre-renaitre-ce-que-les-eveques-ont-reellement-decide/

Lorsque la notion de péché disparaît, la confession devient incompréhensible. Lorsque le péché n’est plus qu’une fragilité psychologique, l’absolution devient superflue.

Et lorsque le salut lui-même cesse d’être l’horizon de la vie chrétienne, le confessionnal finit nécessairement par apparaître comme le vestige étrange d’un catholicisme ancien. Voilà peut-être la question qu’il faudrait poser avant toutes les autres. Le Christ ressuscité ne dit pas aux Apôtres : organisez un espace d’écoute. Il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis. »

L’Église n’a donc pas inventé la confession pour exercer un pouvoir sur les consciences. Elle a reçu du Christ la mission de délier les consciences du poids du péché.

Cela n’exonère aucun prêtre de ses responsabilités. Bien au contraire. Plus ce qui lui est confié est sacré, plus sa faute est grave lorsqu’il le détourne. Mais les crimes de certains ministres ne peuvent devenir la clef d’interprétation des sacrements. Protégeons les victimes. Formons mieux les prêtres. Écartons ceux qui abusent de leur autorité. Punissons les crimes. Apprenons aux fidèles eux-mêmes à reconnaître ce qu’un prêtre peut demander et ce qu’il ne peut jamais exiger.

Mais gardons-nous d’une Église qui, voulant se prémunir contre toutes les déviations possibles de l’autorité spirituelle, finirait par avoir peur de sa propre autorité sacramentelle. Car le confessionnal n’est pas d’abord le lieu d’un pouvoir. Il est le lieu d’une miséricorde. Et lorsqu’un homme s’y agenouille pour dire : « Mon Père, parce que j’ai péché », ce n’est pas sa liberté qu’il vient déposer aux pieds d’un autre homme. C’est son péché qu’il vient déposer aux pieds du Christ.

« Ce n’est pas le pécheur qui revient à Dieu pour lui demander pardon, mais c’est Dieu lui-même qui court après le pécheur et qui le fait revenir à lui. » ( Saint Jean-Marie Vianney (1786-1859), curé d’Ars, évoquant le sacrement de pénitence et l’infinie miséricorde de Dieu dans ses catéchismes et prédications à ses paroissiens au XIXe siècle)

*Ce prêtre diocésain souhaite conserver l’anonymat pour des raisons de « tranquillité pastorale ».

Recevez chaque jour notre newsletter !