Il existe deux façons de critiquer l’Église catholique. La première consiste à étudier son histoire, ses lumières comme ses ombres, à distinguer les fautes des hommes de son enseignement, les abus de certains de la doctrine qu’elle professe depuis vingt siècles. C’est la voie de l’historien. La seconde consiste à aligner quelques-uns des épisodes les plus sombres de son histoire, à les détacher de leur contexte, à les relier artificiellement entre eux afin de démontrer que tout procède d’une même logique criminelle. C’est la voie du pamphlet.
Dans un post publié sur X il y a quatre jours, Raphaël Enthoven a choisi la seconde. Son texte impressionne par son assurance. Beaucoup moins par sa rigueur. Premier procédé : l’amalgame. Le philosophe réunit dans une même liste l’Inquisition médiévale, les indulgences, les procès de sorcellerie, le sac de Constantinople, Giordano Bruno, la pédocriminalité contemporaine et les débats sur l’euthanasie. Huit siècles séparent pourtant certains de ces événements. Les contextes politiques, théologiques, juridiques et culturels n’ont rien de commun. En histoire, cela porte un nom : l’anachronisme. Le deuxième procédé consiste à attribuer systématiquement à « l’Église » des faits dont les historiens montrent depuis longtemps qu’ils relèvent d’une réalité infiniment plus complexe.
Ainsi, le sac de Constantinople en 1204. Raphaël Enthoven affirme que l’Église l’aurait « ordonné » puis « couvert ». Or les sources disent exactement l’inverse. Avant même le départ de la quatrième croisade, le pape Innocent III interdit toute attaque contre des villes chrétiennes. Après le pillage de Constantinople, il adresse aux croisés une lettre d’une rare sévérité, dénonçant les violences commises contre leurs propres frères dans la foi. L’historien américain Thomas F. Madden, spécialiste mondial des croisades, rappelle que le pape fut scandalisé par ce détournement de la croisade, même s’il dut ensuite composer avec un fait politique accompli. Transformer cette condamnation en approbation relève non de l’histoire mais de la réécriture.
Même simplification concernant les indulgences. Oui, des abus scandaleux ont existé au début du XVIᵉ siècle. Oui, Luther avait raison de dénoncer les pratiques commerciales de certains prédicateurs, notamment Johann Tetzel. Mais non, l’Église n’a jamais enseigné que le salut pouvait s’acheter. Le concile de Trente (1545-1563) condamnera explicitement ces trafics tout en maintenant la doctrine authentique des indulgences, qui n’a jamais consisté à vendre le pardon de Dieu. Confondre une corruption disciplinaire avec un enseignement doctrinal est une erreur historique élémentaire.
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Le cas Giordano Bruno est encore plus révélateur. Depuis le XIXᵉ siècle, une certaine historiographie en a fait un martyr de la science. Les spécialistes contemporains sont beaucoup plus nuancés. Bruno ne fut pas condamné parce qu’il défendait l’héliocentrisme. Les principaux griefs retenus contre lui étaient théologiques : négation de la Trinité, rejet de la divinité du Christ, refus de la virginité perpétuelle de Marie, contestation de la transsubstantiation, adhésion à des conceptions panthéistes et ésotériques. Galilée lui-même, pourtant partisan de l’héliocentrisme, ne subit jamais un tel sort. L’histoire est plus complexe que les mythes hérités de la IIIᵉ République.
Plus surprenante encore est l’affirmation selon laquelle le célibat sacerdotal « fabriquerait » des prédateurs sexuels. Cette insulte gratuite, qui se veut percutante, s’épuise dans le champ de la médiocrité intellectuelle laïque.
Elle ne repose sur aucun fondement scientifique et témoigne d’une confusion élémentaire entre corrélation et causalité, confusion dont on attendrait précisément qu’un philosophe se garde. Les travaux du John Jay College of Criminal Justice, réalisés pour la Conférence des évêques américains, n’ont jamais établi le moindre lien causal entre le célibat et les abus sexuels. Le sociologue Philip Jenkins, spécialiste des violences sexuelles dans les institutions, aboutit à la même conclusion : ces crimes existent malheureusement dans toutes les structures accueillant des mineurs , familles, écoles publiques, clubs sportifs, mouvements de jeunesse, associations ou communautés religieuses. Faire du célibat sacerdotal leur explication relève davantage du réflexe idéologique que de la démonstration scientifique.
Enfin, Raphaël Enthoven tourne en dérision les rappels de certains évêques concernant les responsables politiques catholiques favorables à l’euthanasie. Mais de quoi parle-t-on exactement ? L’excommunication n’est ni une peine judiciaire ni une sanction politique. Elle n’a aucune conséquence civile. Elle exprime simplement qu’un fidèle, par certains actes publics, se place objectivement en contradiction avec la communion de l’Église. Une université exclut un étudiant fraudeur. Un ordre professionnel radie un médecin qui viole sa déontologie. Un parti politique peut exclure un élu qui combat son programme.
Pourquoi une Église n’aurait-elle plus le droit de rappeler les conséquences ecclésiales du rejet public de ses propres principes ?
Au fond, ce post est moins un réquisitoire contre l’Église qu’un symptôme de notre époque. Il ne cherche pas à comprendre. Il cherche à disqualifier. Il serait enfin trop long de rappeler tout ce que l’Église catholique a apporté à l’humanité depuis vingt siècles. Son héritage irrigue pourtant notre civilisation dans des domaines aussi essentiels que la dignité de la personne humaine, le développement du droit, de l’éducation, des hôpitaux, des universités, des arts, des sciences, de la solidarité ou encore de la protection des plus faibles. À cet égard, la publication de Raphaël Enthoven constitue un paradoxe presque ironique. Elle démontre qu’un philosophe peut, lui aussi, succomber à ce qu’il dénonce si souvent chez les autres : la facilité des slogans, le confort des préjugés et la séduction des certitudes. Car lorsque la polémique remplace la méthode, ce n’est plus la vérité qui triomphe. C’est l’idéologie.


