Par Philippe Marie*
À force de dénoncer les prétendus « replis identitaires » des chrétiens, une partie de l’intelligentsia catholique risque de passer à côté des causes réelles du malaise contemporain. Lorsque les faits sont systématiquement requalifiés en fantasmes et les inquiétudes légitimes en pathologies identitaires, le débat cesse d’éclairer le réel pour fabriquer un récit alternatif destiné à le masquer.Sous couvert d’une réflexion sur les dérives identitaires du christianisme contemporain, la tribune de la philosophe Marie Grand dans un quotidien dit « catholique » comme La Croix propose une lecture largement sociologique du phénomène religieux. Mais son analyse repose sur plusieurs présupposés discutables, tant du point de vue théologique qu’historique, et tend à confondre l’affirmation légitime d’une identité chrétienne avec les logiques nationalistes ou tribales qu’elle prétend dénoncer.
L’article de Marie Grand part d’une question légitime : pourquoi certains chrétiens, dans un contexte de sécularisation avancée, sont-ils tentés par des formes de repli identitaire ? Pourtant, la réponse proposée apparaît révélatrice d’une tendance devenue dominante dans une partie du catholicisme intellectuel contemporain : interpréter prioritairement les phénomènes religieux à travers les catégories de la sociologie moderne plutôt qu’à la lumière de la théologie chrétienne elle-même.
Une erreur de diagnostic sur l’universalisme chrétien
La première faiblesse du raisonnement réside dans l’affirmation selon laquelle il faudrait sans cesse rappeler que « le catholicisme n’est pas et ne peut pas être un nationalisme ». Certes. Aucun théologien sérieux ne confond l’Église avec une nation particulière. Depuis saint Paul, le christianisme affirme que dans le Christ « il n’y a plus ni Juif ni Grec » (Ga 3, 28). Mais la véritable question est ailleurs. L’universalisme chrétien n’est pas l’universalisme abstrait hérité des Lumières. Il ne consiste pas à dissoudre toutes les appartenances dans une humanité indifférenciée. La doctrine catholique a toujours reconnu l’existence légitime des peuples, des nations, des cultures et des patries.
Saint Jean-Paul II rappelait lui-même que la nation est « la grande communauté des hommes unis par divers liens mais surtout par la culture ». Quant à Benoît XVI, il a constamment défendu l’enracinement culturel comme condition de l’ouverture véritable à l’universel.
L’alternative n’est donc pas entre universalisme et identité. Le christianisme authentique affirme simultanément les deux. L’Incarnation elle-même est le signe éclatant que Dieu sauve l’humanité à partir d’une histoire particulière, d’un peuple particulier et d’une culture particulière.
L’ambiguïté du vocabulaire de « l’inclusion »
L’article affirme que le christianisme prêche une fraternité « ouverte et inclusive ». Le choix de ce terme mérite d’être examiné avec attention. Car le mot « inclusif » n’appartient pas au vocabulaire théologique classique du christianisme. Il provient essentiellement du lexique politique, sociologique et managérial contemporain. Cette évolution du langage n’est pas neutre. Les mots véhiculent toujours une certaine vision de l’homme et de la société. Or l’Église ne s’est jamais définie comme « inclusive ». Elle s’est définie comme catholique. La nuance est décisive.
La catholicité signifie que le salut offert par le Christ est destiné à tous les hommes, sans distinction de peuple, de langue ou de condition sociale. Elle repose sur une affirmation de vérité universelle. Tous sont appelés parce que tous sont appelés au même Christ. L’inclusion, telle qu’elle est généralement comprise aujourd’hui, répond à une logique différente. Elle tend à exiger qu’une communauté valide ou reconnaisse l’ensemble des identités, des sensibilités ou des modes de vie afin que chacun puisse s’y sentir pleinement représenté. Le christianisme ne fonctionne pas selon cette logique.
Le Christ accueille tout homme, mais il ne confirme pas nécessairement toutes les situations dans lesquelles cet homme se trouve. Son accueil est toujours accompagné d’un appel à la conversion. À la femme adultère, il dit :
« Moi non plus, je ne te condamne pas » mais ajoute immédiatement : « Va, et désormais ne pèche plus » (Jn 8,11).
Autrement dit, l’Évangile est universel parce qu’il appelle tous les hommes ; il n’est pas inclusif au sens où il ratifierait toutes les situations humaines. Cette distinction est fondamentale.
La charité chrétienne n’est jamais séparée de la vérité. Comme l’a rappelé Benoît XVI dans Caritas in Veritate, l’amour authentique n’existe qu’ordonné à la vérité du bien humain. Une Église qui réduirait sa mission à l’inclusion sociale risquerait d’abandonner sa vocation propre : conduire les hommes vers le salut. Il existe d’ailleurs une contradiction interne dans l’usage contemporain du terme. Les sociétés qui exaltent le plus l’inclusion sont souvent celles qui tolèrent le moins les dissidences intellectuelles ou morales. Le phénomène de la « cancel culture » a montré que l’inclusion moderne repose fréquemment sur l’exclusion préalable de ceux qui contestent ses présupposés.
Le christianisme, au contraire, a toujours distingué la personne et l’erreur. Il accueille toute personne parce qu’elle est créée à l’image de Dieu, sans pour autant considérer que toute conviction ou toute pratique soit conforme à la vérité.
Parler d’un christianisme « inclusif » sans préciser le contenu de cette inclusion revient donc à importer dans le discours ecclésial une catégorie sociologique dont les présupposés sont loin d’être évidents du point de vue théologique.
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Marie Grand reprend également la célèbre analyse de Charles Taylor selon laquelle la foi, devenue minoritaire dans les sociétés occidentales, se vivrait désormais comme une « option assiégée ». Cette situation expliquerait en partie les crispations identitaires contemporaines. L’observation contient une part de vérité. Mais elle ne suffit pas à expliquer le phénomène. La question n’est donc pas celle de la minorité ou de la majorité. Elle est celle de la vérité. Lorsqu’une civilisation cesse de transmettre les fondements anthropologiques, moraux et religieux qui l’ont construite, il est naturel que certains cherchent à préserver cet héritage. Réduire cette réaction à une simple fragilité psychologique ou à un mécanisme de compensation identitaire revient à ignorer la réalité de la crise culturelle occidentale.
L’article suggère également que le chrétien identitaire serait souvent quelqu’un incapable d’assumer le pluralisme moderne et qui projetterait vers l’extérieur ses propres doutes intérieurs. Cette hypothèse psychologique est séduisante mais elle demeure largement invérifiable. Surtout, elle tend à discréditer implicitement toute affirmation forte de l’identité chrétienne. Dès lors qu’un chrétien manifeste une inquiétude face à la déchristianisation, à l’effacement des références chrétiennes dans l’espace public ou à l’expansion de visions concurrentes de l’homme, son attitude risque d’être interprétée comme le symptôme d’une foi fragile.
Or il est parfaitement possible d’être convaincu de la vérité universelle du christianisme sans nourrir aucune hostilité envers autrui. Les martyrs des premiers siècles n’étaient pas des relativistes ouverts à toutes les options spirituelles ; ils affirmaient au contraire avec force l’unicité salvifique du Christ. Pourtant personne ne songerait à les accuser de repli identitaire.
L’aspect le plus frappant de cette tribune demeure cependant l’absence presque totale de référence à la question de la vérité. Tout est analysé à travers des mécanismes sociaux, culturels ou psychologiques : sentiment de minorité, rapport à l’altérité, fragilité des convictions, dynamique de groupe. Mais le christianisme n’est pas d’abord une identité sociologique.
Il repose sur une affirmation théologique fondamentale : Jésus-Christ est le Fils de Dieu et le Sauveur du monde « Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. » ( Jean 14:6 )
À partir du moment où cette dimension disparaît de l’analyse, les débats sur l’identité deviennent inévitablement insolubles. Car si la foi n’est qu’une construction culturelle parmi d’autres, alors toute volonté de la préserver apparaîtra effectivement suspecte. Si en revanche elle est la réponse à une vérité révélée, la question change radicalement de nature.
Le paradoxe oublié des sociétés contemporaines
Une autre faiblesse de l’analyse proposée tient à son présupposé implicite : plus une identité religieuse s’affaiblit, plus l’ouverture à l’autre progresserait naturellement. Or rien ne permet d’affirmer une telle chose. L’expérience historique récente semble même suggérer l’inverse. Les sociétés occidentales n’ont jamais autant célébré l’ouverture, la diversité et l’inclusion ; pourtant elles connaissent simultanément une fragmentation croissante du corps social. Les appartenances communes s’affaiblissent tandis que se multiplient les revendications identitaires particulières.Plusieurs penseurs contemporains ont souligné ce paradoxe. Pierre Manent observe que les sociétés modernes peinent de plus en plus à définir un bien commun partagé. Quant à Marcel Gauchet, il montre que l’individualisme contemporain n’efface pas les appartenances mais tend au contraire à les recomposer sous des formes nouvelles, souvent plus revendicatives. Autrement dit, l’inclusion moderne ne produit pas nécessairement davantage d’universel. Elle engendre parfois une juxtaposition de groupes réclamant chacun reconnaissance et visibilité.Le christianisme procède selon une logique différente.
Il ne part pas des différences pour tenter ensuite de les concilier. Il part de ce qui est commun à tous les hommes : leur création à l’image de Dieu et leur vocation universelle au salut. Son universalisme ne résulte pas d’une négociation permanente entre identités concurrentes ; il découle d’une vérité considérée comme commune à toute l’humanité.Dès lors, l’identité chrétienne n’apparaît plus comme un obstacle à l’universel mais comme l’une de ses conditions. L’histoire de l’Église en fournit d’ailleurs une illustration constante. Les grandes époques missionnaires ne furent pas celles où les chrétiens doutaient de leur identité mais celles où ils la vivaient avec le plus de conviction. Saint Paul de Tarse n’a pas évangélisé le monde méditerranéen en relativisant la singularité du Christ ; il l’a annoncé avec une telle force qu’elle a fini par transcender les appartenances ethniques, sociales et politiques.
C’est peut-être là le principal angle mort de la tribune de Marie Grand. En cherchant à prévenir les dérives identitaires, elle semble considérer que l’affirmation forte de l’identité chrétienne constitue en elle-même un risque. Or l’histoire suggère plutôt que c’est souvent l’affaiblissement des appartenances substantielles qui favorise l’émergence d’identités de substitution plus fragiles, plus anxieuses et parfois plus agressives. Comme l’avaient déjà pressenti Alexis de Tocqueville puis Christopher Lasch, une société qui dissout progressivement les médiations traditionnelles , famille, religion, culture, nation , ne produit pas nécessairement davantage d’universalisme. Elle risque aussi de produire des individus déracinés, en quête permanente de nouvelles appartenances.
L’exemple de saint Pierre mal interprété
Marie Grand invoque enfin l’épisode de la rencontre entre saint Pierre et Corneille pour illustrer la nécessité d’une conversion permanente à l’universalisme chrétien. La référence est juste mais son interprétation mérite d’être nuancée. Pierre ne découvre pas que toutes les croyances se valent. Il ne renonce pas à l’identité chrétienne. Il comprend au contraire que le salut offert dans le Christ est destiné à tous les peuples sans exception. Autrement dit, l’ouverture universelle de l’Église n’est pas obtenue par un affaiblissement de son identité mais par l’affirmation plus radicale encore de sa mission. L’universalité chrétienne naît de la certitude du Christ, non de sa relativisation.
Cette tribune illustre une tension caractéristique d’une partie du catholicisme occidental actuel : la difficulté à penser simultanément identité et universalité.
Toute affirmation identitaire y est spontanément soupçonnée de dériver vers l’exclusion, tandis que l’universalisme tend à être compris selon les catégories contemporaines de l’ouverture, de l’inclusion ou de la diversité. Pourtant, l’histoire de l’Église raconte une autre histoire. Le christianisme n’a jamais conquis le monde en s’effaçant. Il l’a fait en annonçant avec assurance une vérité qu’il croyait destinée à tous. Le véritable défi n’est donc pas de choisir entre identité et universalisme. La tradition catholique a toujours tenu ensemble ces deux dimensions. Une identité chrétienne solide n’est pas l’ennemie de l’universel ; elle en est souvent la condition. Car on n’accueille véritablement l’autre qu’à partir de ce que l’on est soi-même. L’Église n’est universelle que parce qu’elle demeure pleinement elle-même.
- avec le prêtre consultant spirituel de Tribune chrétienne


