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Saint Augustin : l’homme qui chercha la vérité jusqu’à se laisser saisir par Dieu

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« Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. » Cette phrase des Confessions contient presque tout saint Augustin : l’inquiétude de l’homme, sa soif de vérité et cette découverte décisive que Dieu n’abolit ni l’intelligence ni la liberté, mais les conduit à leur accomplissement

Vendredi 28 août, l’Église célèbre l’une des figures les plus considérables de son histoire. Augustin d’Hippone n’est pas seulement un Père et un Docteur de l’Église. Seize siècles après sa mort, sa pensée demeure au cœur des grandes questions chrétiennes sur la grâce, la liberté, le mal, la conscience, le désir et le rapport de l’homme à Dieu. Né en 354 à Thagaste, dans la Numidie romaine, l’actuelle Algérie, Augustin grandit auprès d’une mère chrétienne, Monique, et d’un père, Patrice, qui ne recevra le baptême que tardivement. Élève brillant, il étudie à Madaure puis à Carthage avant de devenir professeur de rhétorique.

Sa jeunesse est éloignée de la discipline chrétienne. D’une longue relation naît son fils Adéodat, auquel il restera profondément attaché. Mais présenter Augustin comme un libertin soudainement devenu saint serait manquer l’essentiel de son itinéraire. Très tôt, une question le poursuit : où trouver la vérité ?

À dix-neuf ans, la lecture de l’Hortensius de Cicéron provoque chez lui un véritable éveil philosophique. Il veut désormais chercher la sagesse. Les Écritures le déçoivent d’abord : leur style lui paraît pauvre au regard des auteurs classiques dont il maîtrise l’éloquence. Il se tourne alors vers le manichéisme, qui prétend notamment résoudre l’énigme du mal par l’affrontement de deux principes opposés. Il y restera plusieurs années avant d’en percevoir les insuffisances.

Après Carthage et Rome, Augustin obtient en 384 une prestigieuse chaire de rhétorique à Milan. Il y rencontre l’évêque Ambroise. Il vient d’abord écouter l’orateur. Peu à peu, c’est le théologien qui l’atteint. Ambroise lui fait notamment découvrir une lecture des Écritures beaucoup plus profonde que celle qu’il avait rejetée dans sa jeunesse. Dans le même temps, Monique prie inlassablement pour la conversion de son fils.Mais le problème d’Augustin n’est bientôt plus seulement intellectuel. Son intelligence commence à reconnaître la vérité du christianisme alors que sa volonté demeure incapable d’en accepter toutes les conséquences.

C’est ici que son expérience personnelle rejoint l’une des grandes intuitions de sa future théologie : savoir où se trouve le bien ne signifie pas encore être capable de l’accomplir.

À l’été 386, dans un jardin de Milan, la crise atteint son sommet. Augustin entend une voix enfantine répétant : « Prends et lis ». Il ouvre les épîtres de saint Paul et tombe sur un passage de la Lettre aux Romains l’appelant à abandonner les désordres de sa vie pour « revêtir le Seigneur Jésus-Christ ». La résistance intérieure cède. Dans la nuit de Pâques 387, Ambroise baptise Augustin à Milan. Adéodat reçoit également le baptême.

Pourtant, la conversion augustinienne ne saurait être réduite à cet instant. Augustin comprendra progressivement que la conversion chrétienne n’est pas seulement le passage d’une vie sans Dieu à une vie avec Dieu. Elle est une œuvre de toute l’existence : laisser sans cesse la grâce transformer ce que l’homme croit déjà avoir donné.

De retour en Afrique après la mort de sa mère à Ostie, Augustin souhaite mener une existence consacrée à la prière, à l’étude et à la vie communautaire. Son destin sera différent. À Hippone, il est ordonné prêtre en 391, puis devient évêque quelques années plus tard. Commence alors une activité intellectuelle et pastorale presque vertigineuse : prédications, correspondance, commentaires bibliques, controverses doctrinales, gouvernement de son Église.Augustin affronte le manichéisme qu’il avait lui-même professé, le donatisme qui divise profondément le christianisme africain, puis le pélagianisme.Ce dernier débat touche au centre de sa pensée.

Augustin défend avec force la liberté et la responsabilité humaines, mais refuse l’idée selon laquelle l’homme pourrait parvenir par ses seules forces à sa perfection morale et à son salut. L’homme blessé par le péché a besoin de la grâce. La grâce n’écrase donc pas la liberté. Elle la libère.

Cette affirmation deviendra l’un des grands héritages augustiniens de la théologie occidentale. L’homme n’est ni une marionnette privée de volonté ni un être capable de se sauver lui-même. Il est une créature libre qui ne peut atteindre sa véritable fin sans accueillir le don de Dieu.

Les Confessions demeurent sans doute l’œuvre la plus universellement connue d’Augustin. Leur extraordinaire modernité vient de ce qu’il ne se contente pas d’y raconter sa vie. Il cherche à comprendre son propre cœur.Pourquoi l’homme veut-il parfois ce qu’il sait mauvais ? Pourquoi poursuit-il des biens dont il sait qu’ils ne le combleront pas ? Pourquoi la mémoire peut-elle rendre présent ce qui n’existe plus ? Qu’est-ce que le temps ? Qui sommes-nous lorsque nous nous retrouvons seuls devant notre conscience ? Augustin descend dans l’intériorité humaine avec une profondeur presque inconnue avant lui.

Mais cette introspection n’aboutit jamais au culte du moi. C’est même exactement l’inverse. Plus Augustin entre en lui-même, plus il découvre qu’il ne peut être à lui-même sa propre origine, sa propre vérité et sa propre fin. C’est peut-être là que son œuvre rencontre avec le plus de force notre époque. Nos sociétés parlent constamment de désir, d’épanouissement et d’autonomie. Augustin ne condamne pas le désir : il lui reconnaît au contraire une profondeur vertigineuse. Il affirme simplement que l’homme se trompe lorsqu’il demande aux réalités finies de satisfaire une soif qui les dépasse.

L’argent, le plaisir, la connaissance, le pouvoir ou la reconnaissance peuvent être désirés. Aucun ne peut cependant devenir la fin ultime de l’existence. Le cœur humain demeure plus vaste.

Lorsque Rome est mise à sac par Alaric en 410, le traumatisme est immense. Certains milieux païens accusent alors le christianisme d’avoir affaibli l’Empire. Augustin répond par l’une des œuvres majeures de la pensée chrétienne : La Cité de Dieu. Il y développe une conception de l’histoire qui interdit aussi bien de diviniser le pouvoir politique que de mépriser la cité terrestre. Aucun empire, aucun régime, aucune puissance humaine ne peut se confondre avec le Royaume de Dieu. La distinction demeure d’une étonnante actualité.

Les pouvoirs passent. Les civilisations peuvent s’effondrer. La destinée de l’homme ne se réduit pas à leur survie. Augustin en fait lui-même l’expérience. En 430, les Vandales assiègent Hippone. L’Afrique romaine vacille. L’évêque vieillissant tombe malade et meurt le 28 août, à soixante-quinze ans. Le monde auquel il appartenait commence à disparaître au moment même où son œuvre entre dans l’histoire.

Pendant seize siècles, Augustin sera lu, discuté, invoqué, parfois opposé à lui-même. Saint Thomas d’Aquin puisera abondamment dans son héritage. Les grandes controverses occidentales sur la grâce et la liberté reviendront constamment à ses textes.

Mais derrière l’immense théologien demeure l’homme des Confessions. Un homme qui avait cherché Dieu dans les systèmes philosophiques, les ambitions intellectuelles et les désirs humains avant de comprendre que sa recherche elle-même témoignait déjà d’un manque plus profond. C’est pourquoi saint Augustin parle encore si directement à l’homme contemporain. Il ne lui demande pas d’abord s’il désire. Il lui demande ce qu’il désire vraiment – et si quelque chose de fini pourra jamais suffire à un cœur fait pour l’infini.

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