La succession épiscopale annoncée par le Saint-Siège pourrait sembler relever d’une simple formalité administrative. Pourtant, derrière le remplacement de Mgr Jean-Pierre Bassène par Mgr Joseph Francis Janvier Badji se dessinent plusieurs enjeux pour l’avenir du catholicisme sénégalais : la transmission de la foi, la formation du clergé, l’évangélisation et la préservation d’un équilibre religieux remarquable en Afrique de l’Ouest.
Mgr Badji, né le 1er janvier 1966 à Ziguinchor et ordonné prêtre en 1994, n’est pas un inconnu à Kolda. Il y a exercé comme vicaire de la cathédrale Notre-Dame-des-Victoires entre 1994 et 1997. Ancien recteur du Grand Séminaire interdiocésain Saint-Jean-Marie-Vianney de Brin, il possède surtout une longue expérience dans la formation des futurs prêtres. Nommé évêque coadjuteur le 10 janvier dernier, il était appelé à succéder à Mgr Bassène. Cette continuité constitue un premier élément important. Après plus de vingt-six années d’épiscopat de Mgr Bassène, le nouveau pasteur devra poursuivre l’œuvre de son prédécesseur tout en répondant aux transformations de la société sénégalaise.
Le diocèse de Kolda, en Casamance, compte environ 36 000 catholiques, représentant moins de 3 % de la population de son territoire. À l’échelle nationale, le Sénégal demeure très majoritairement musulman, avec une population catholique minoritaire mais active, notamment dans l’enseignement, les œuvres sociales et la formation.
Cette situation pose une question fondamentale : comment maintenir une identité catholique forte sans compromettre la qualité des relations avec la majorité musulmane ?
Le Sénégal possède à cet égard une tradition particulière, celle du dialogue islamo-chrétien, qui dépasse largement les rencontres institutionnelles entre responsables religieux. Dans certaines familles, catholiques et musulmans vivent ensemble, participent aux événements familiaux et entretiennent des relations quotidiennes de solidarité. Le 20 octobre dernier, interrogé par l’agence Fides, le père Augustin Sébastien Mamadou Diouf, coordinateur national de l’Apostolat des laïcs au Sénégal, soulignait :
« Musulmans et chrétiens vivent en paix et en harmonie. C’est une réalité qui surprend ceux qui viennent au Sénégal pour la première fois. » Le prêtre expliquait également que son propre père était musulman, sans que cela l’ait empêché de devenir prêtre catholique. Il insistait sur une réalité essentielle : « Le dialogue islamo-chrétien se vit au quotidien. » Cette coexistence s’appuie notamment sur la place des confréries soufies, mais également sur des traditions sociales telles que le cousinage à plaisanterie, appelé kal ou maasir, qui favorise la cohésion entre communautés.
Toutefois, la paix religieuse ne dispense pas l’Église de sa mission évangélisatrice. C’est probablement l’un des principaux défis du nouvel évêque : conjuguer la fidélité à la doctrine catholique, l’annonce explicite du Christ et le respect des autres croyants. Le dialogue ne saurait se transformer en indifférence religieuse. Un autre enjeu concerne la jeunesse. Dans son entretien avec Fides, le père Diouf évoquait le chômage, les difficultés économiques et l’influence de groupes religieux promettant des solutions illusoires aux jeunes les plus vulnérables. Autant de défis qui exigent une pastorale capable d’associer formation spirituelle, discernement et accompagnement social. L’expérience de Monseigneur Badji dans les séminaires pourrait ainsi constituer un atout déterminant pour renforcer les vocations et préparer des prêtres capables d’exercer leur ministère dans cet environnement.
Enfin, cette succession intervient dans une région ouest-africaine où les tensions religieuses et les mouvements djihadistes fragilisent plusieurs pays voisins. Préserver la singularité sénégalaise ne peut donc être considéré comme un acquis définitif. Pour Mgr Badji, l’enjeu sera finalement double : consolider une Église minoritaire sans affaiblir son identité, et préserver un dialogue avec l’islam qui ne repose pas sur l’effacement des différences, mais sur le respect mutuel et la liberté de professer sa foi. C’est dans cet équilibre exigeant que se jouera une part importante de son épiscopat.


