Il fut un temps où l’on demandait à un prêtre de prier, de célébrer les sacrements, de prêcher l’Évangile et de conduire les âmes vers le salut. Son autorité ne reposait ni sur son charisme personnel, ni sur sa capacité à gérer une équipe, ni sur sa maîtrise des techniques de communication. Elle procédait de sa foi, de sa vie intérieure et de sa fidélité au Christ. Cette vision semble aujourd’hui s’effacer progressivement.
Depuis plusieurs années, des organismes comme Talenthéo proposent aux prêtres, religieux, évêques et responsables catholiques des formations inspirées du coaching et du management. Il s’agit de « révéler son leadership », de travailler sa posture, d’améliorer sa communication, de développer son intelligence relationnelle ou encore de renforcer ses compétences de gouvernance. Le vocabulaire lui-même est révélateur. Là où l’Église parlait autrefois d’humilité, de discernement, d’obéissance ou de vie spirituelle, elle adopte désormais les concepts du monde de l’entreprise. Le responsable ecclésial devient un « leader ». Le supérieur religieux devient un « manager ». Le gouvernement pastoral devient un exercice de gouvernance.
Bien sûr, nul ne conteste qu’un évêque ou un supérieur de communauté puisse avoir besoin de compétences humaines pour administrer des œuvres parfois complexes. Mais l’essor spectaculaire de ces formations soulève une question plus profonde :
l’Église ne risque-t-elle pas de chercher dans les méthodes du monde ce qu’elle ne trouve plus suffisamment dans ses propres ressources spirituelles ?
Car derrière les séminaires de leadership et les ateliers de développement personnel se dessine une évolution culturelle majeure. Peu à peu, l’homme de Dieu est invité à devenir un homme du monde. Non pas forcément dans ses convictions, mais dans ses méthodes, son langage, ses références et sa manière d’exercer l’autorité. On lui apprend à gérer son image, à développer sa présence, à travailler son impact relationnel et à améliorer sa communication. Autant de préoccupations qui auraient paru bien éloignées des figures sacerdotales qui ont marqué l’histoire de l’Église.
Lire l’article
Lorsque Jean-Marie Vianney attirait des foules dans son confessionnal, ce n’était pas grâce à une formation au leadership. Lorsque Saint François d’Assise bouleversait son époque, ce n’était pas en travaillant sa posture managériale. Lorsque Padre Pio convertissait les âmes, ce n’était pas à la suite d’un séminaire de communication. Leur force venait d’ailleurs. Certes, les temps ont changé. L’époque des réseaux sociaux, de la communication permanente et de l’image omniprésente n’est plus celle du Curé d’Ars. Mais est-ce une raison suffisante pour adopter les recettes du monde alors que la force de l’Église a toujours reposé moins sur ses stratégies que sur la sainteté de ses témoins et la puissance de leur témoignage ?
Les prêtres stars des réseaux sociaux l’admettent eux-mêmes en off : la conversion du Net à l’Église reste le principal problème. Les millions de followers ne donnent pas des millions de fidèles, et à l’émotion immédiate de la toile ne succède pas nécessairement l’intériorité de la foi, ni l’enracinement durable dans une vie chrétienne.
Le succès de Talenthéo est ainsi peut-être moins le signe d’un progrès que le symptôme d’un manque. Mais le danger existe de voir s’installer une confusion des modèles. L’Église n’est pas une entreprise. Un diocèse n’est pas une multinationale. Un évêque n’est pas un directeur général. Et un prêtre n’est pas appelé à devenir un expert en développement personnel. À vouloir former des leaders efficaces, l’Église pourrait oublier que sa véritable fécondité n’est jamais née des techniques de management, mais de la sainteté. Car ce n’est pas en imitant le monde qu’elle a transformé les civilisations, mais en offrant au monde ce qu’il ne pouvait se donner lui-même : le témoignage de la foi.


