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[Témoignage] « Pour moi, c’était un acte de résistance poétique et spirituel » : Bertrand Leroy raconte sa traversée jusqu’au sanctuaire grec de saint Michel

Bertrand Leroy lors de son arrivée au sanctuaire de Symi @tribunechretienne
Bertrand Leroy lors de son arrivée au sanctuaire de Symi @tribunechretienne
L'écrivain et navigateur français Bertrand Leroy a accompli un pèlerinage unique : 100 jours et 3 000 milles nautiques du Mont-Saint-Michel jusqu'à Panormitis, sur l'île grecque de Symi, l'un des sept plus grands sanctuaires dédiés à l'Archange en Europe

Écrivain, navigateur et fondateur des Compagnons du Sentier, Bertrand Leroy a accompli un pèlerinage hors du commun en reliant, à la voile, le Mont-Saint-Michel au sanctuaire de l’Archange saint Michel de Panormitis, en Grèce. Pendant cent jours et plus de 3 000 milles nautiques, il a porté une lettre de Monseigneur Jacques Habert Cador, évêque de Coutances et Avranches, destinée au patriarche œcuménique Bartholomée de Constantinople. Dans cet entretien, il revient sur cette traversée spirituelle, les épreuves de la mer, le sens de cette mission et son désir de réintroduire « une part d’humanité » dans un monde dominé par l’immédiateté et le numérique.

Monseigneur Chrysostomos @tribunechretienne

Gabriel Larralde : Pourquoi un tel voyage maritime jusqu’à Symi ? Pourquoi transmettre un message ainsi à l’heure de la communication instantanée ?

Bertrand Leroy : Pour moi, c’était un acte de résistance poétique et spirituel. Cela fait quinze ans que j’accompagne des pèlerins vers le Mont-Saint-Michel : plus de 7 000 marcheurs et 25 dates par an. Avec le recteur du Mont, Don Pierre, nous parlions de cette ligne imaginaire constituée de 7 sanctuaires qui forme une épée, de Skellig Michael en Irlande au Mont Gargano en Italie, d’où vient la relique du Mont-Saint-Michel, jusqu’à la petite île de Symi. Je n’avais jamais entendu parler de Symi. En voyant les photos, je me suis senti appelé vers la Grèce. Tout près se trouve Patmos, où saint Jean a écrit l’Apocalypse. C’est comme si l’Archange saint Michel m’avait mené vers l’apôtre Jean.

C’est finalement au gré d’un déjeuner avec Mgr Cador, l’évêque de Coutance-Avranches, à la maison cet hiver, que l’idée est venue d’embarquer une lettre à destination de son homologue orthodoxe, dans la soute de mon voilier avec lequel j’étais skipper dans le Morbihan depuis trois ans. Mais j’avais envie de naviguer ailleurs, il me fallait du sens, et c’était chose faite en reliant le Saint-Michel d’Occident au Saint-Michel d’Orient.

G.L. : Vous ne connaissiez pas le contenu de la lettre ?

B.L. : Non, je ne voulais pas savoir, comme le facteur qui ne lit pas le courrier, ou comme Saint-Exupéry transportant ses lettres. Je souhaitais retrouver un peu l’énergie de l’Aéropostale. À force de numériser le monde, on le stérilise et on le coupe de sa part poétique et aventureuse. Ce n’est pas une croisade contre la technologie, mais une manière d’y réinsérer notre part d’humanité. À l’heure où les machines se mettent à parler, quel est le poids de la parole humaine ? Voilà pourquoi la marche, la navigation, la chair. Dans l’Évangile de saint Jean, il y a ce verset « Et le Verbe s’est fait chair » : c’est là qu’est la clé, car notre chair n’est pas numérique.

G.L. : Vous vouliez, à votre échelle, aider à réconcilier l’Église catholique d’Occident et l’Église orthodoxe d’Orient, moins d’un an après les 1 700 ans du concile de Nicée. Comment votre démarche y répond-elle ?

B.L. : Le patriarche de Constantinople s’est déplacé à Lourdes ; il y a eu ces mots qui font écho à ma démarche : privilégier la conscience au confort. En assistant à l’office du dimanche à Panormitis, j’ai vu quelque chose de culturellement très différent – la langue, les chants, le décorum -, de très oriental et très beau : une autre banche du christianisme. Ma démarche s’inscrit dans un kairos œcuménique – une occasion à saisir – même si j’ai trop d’humilité pour penser que cela suffise à réunir. J’ai finalement appris le fond du message que je transportais : c’était une invitation de Mgr Cador au Patriarche Bartholomée de Constantinople – l’équivalent du pape pour les orthodoxes – à venir au Mont-Saint-Michel, chose jamais faite dans l’histoire. Le Mont est déjà un point de convergence unique au monde, présent dans les trois religions du Livre. D’ailleurs, aucun pape n’y est jamais venu.

@tribunechretienne

G.L. : Qu’avez-vous appris de ce pèlerinage ?

B.L. : C’était dur. J’ai eu peur, même à 48 ans. Quand tu es pris dans une tempête, tu es ramené à ta condition de créature. Ce fut une leçon riche : retrouver la foi à travers l’humilité, les larmes, la peur. Quand on sort de sa zone de confort, on peut poser un genou à terre et accepter qu’il y a plus grand. Tant qu’on gère nos vies dans nos appartements climatisés, on n’a pas besoin de Dieu.

G.L. : Avez-vous un autre projet de ce type à l’horizon ?

B.L. : J’ai surtout besoin de digérer celui-là. Ce n’est pas le Vendée Globe, mais sur ce petit bateau, j’ai fait le tour de l’Europe par les trois piliers du christianisme – saint Pierre, à l’église du Mont Saint-Michel, saint Paul, à Corinthe, et saint Jean à Patmos -, avec un crochet par Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est ce qui m’a touché dans ma foi : placer mes pas dans ceux de ces apôtres que parfois, à force d’idéalisme, on désincarne, quand on les réduit à des statues ou aux évangiles littéraires. Je voulais me rappeler que ces apôtres étaient des hommes incarnés, qui ont marché, navigué, douté. J’aimerais documenter cette aventure et, à la grâce de Dieu, écrire une suite à mon premier livre, La Porte mystérieuse du Mont-Saint-Michel (2011).

Bertrand Leroy @tribunechretienne

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