« Le principe même d’aider quelqu’un à se donner la mort est abominable. » Monseigneur Philip Egan n’a pas choisi l’euphémisme. Évêque catholique de Portsmouth depuis 2012 et membre de la Conférence des évêques catholiques d’Angleterre et du pays de Galles, il intervient à quelques heures d’un vote majeur à la Chambre des communes.

Les députés britanniques examinent ce vendredi 11 septembre le Terminally Ill Adults (End of Life) Bill. Précision importante : le texte ne légaliserait pas juridiquement l’euthanasie au sens strict, mais le suicide assisté. Un adulte résidant en Angleterre ou au pays de Galles, disposant de sa capacité de discernement et atteint d’une maladie incurable dont la mort serait raisonnablement attendue dans les six mois pourrait obtenir une assistance pour mettre fin à ses jours. Le projet reprend la bataille engagée en 2025. Le précédent texte avait été adopté par les Communes par 314 voix contre 291 avant de ne pas achever son parcours à la Chambre des Lords. La députée travailliste Lauren Edwards l’a désormais réintroduit. Le gouvernement reste neutre et les parlementaires disposent d’un vote de conscience.
Pour Monseigneur Egan, l’objection ne concerne cependant pas seulement les garanties prévues par le dispositif. L’évêque de Portsmouth qualifie le projet de loi de « dangereusement défectueux », avant d’aller au cœur de son opposition : « Mais le principe même d’aider quelqu’un à se donner la mort est abominable. » Il ne conteste donc pas seulement la manière dont le suicide assisté serait organisé. Il en récuse le principe même. Monseigneur Egan invoque notamment deux commandements : « Tu ne tueras point » et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Mais son argumentation ne s’arrête pas à la morale chrétienne. Il redoute le changement culturel qu’entraînerait la légalisation pour les personnes âgées, malades ou dépendantes. Une liberté nouvelle accordée à certains peut en effet devenir une pression silencieuse pour d’autres. À partir du moment où la mort provoquée devient une possibilité légalement organisée, la personne vulnérable peut être conduite à se demander non seulement si elle souhaite continuer à vivre, mais si elle ne constitue pas un poids pour sa famille ou pour la société.
Le président de la Conférence des évêques catholiques d’Angleterre et du pays de Galles, Monseigneur Richard Moth, a lui aussi demandé aux députés de rejeter le projet. Pour lui, le texte est mauvais non seulement dans certaines de ses dispositions, mais « dans son principe ». Les évêques ont explicitement demandé aux catholiques britanniques d’écrire à leurs parlementaires avant le vote.
Leur position ne consiste pas à nier la réalité parfois terrible de la souffrance en fin de vie. Elle consiste à opposer à la mort provoquée une autre réponse : l’accompagnement, le soulagement de la douleur et le développement des soins palliatifs. Monseigneur Egan le formule très simplement : « Ce dont nous avons besoin en Grande-Bretagne, ce sont de meilleurs soins palliatifs. » C’est un point essentiel du débat. Avant de proposer la mort comme réponse légale à certaines souffrances, les opposants au texte demandent si toutes les personnes disposent réellement des moyens médicaux, humains et sociaux nécessaires pour vivre leur fin de vie dignement.
Pour les catholiques français, cette bataille britannique possède une résonance particulière. La France vient elle-même de franchir un changement anthropologique dans sa législation sur la fin de vie, et ce malgré l’opposition constante de l’Église catholique et les inquiétudes exprimées par de nombreux soignants et organisations de défense des personnes vulnérables.
Au Royaume-Uni, les constructions juridiques sont donc différentes, mais la question anthropologique est comparable : la médecine peut-elle recevoir de la loi la mission non plus seulement de soigner, de soulager et d’accompagner jusqu’à la mort, mais de participer intentionnellement à son déclenchement ?
Sur ce point, la doctrine catholique est sans ambiguïté. Elle distingue le refus de l’acharnement thérapeutique, qui peut être moralement légitime, de l’euthanasie et du suicide assisté, qui supposent l’intention de provoquer la mort. Monseigneur Egan met également en garde contre le mission creep, autrement dit l’élargissement progressif d’un dispositif une fois son principe admis. L’évêque cite notamment l’évolution du Canada, où l’aide médicale à mourir a progressivement pris une place considérable. Pour les opposants à ce projet de mort, l’expérience canadienne pose donc une question incontournable : les critères considérés aujourd’hui comme des garanties resteront-ils demain des limites infranchissables ? De leur coté, les promoteurs invoquent principalement la liberté individuelle pour justifier tout…et n’importe quoi.
Après la France, c’est donc désormais au Royaume-Uni de répondre à cette question. Et pour l’évêque catholique de Portsmouth, aucune commission, aucun contrôle et aucune procédure ne peuvent faire disparaître l’interrogation fondamentale : une société peut-elle considérer comme un progrès le fait d’organiser légalement l’aide apportée à une personne pour provoquer sa propre mort ? Sa réponse tient en un mot : « abominable ».


