Par Philippe Marie
Il fallait une croix. Une vraie, imposante, capable de se dresser au cœur du Stade de France lorsque 80 000 jeunes se réuniront autour de Léon XIV le 25 septembre. Pour la fabriquer, les organisateurs ont choisi S.O.S Calvaires, association consacrée depuis 1987 à la restauration des calvaires et du petit patrimoine chrétien français.
Dans son atelier du Lion-d’Angers, en Maine-et-Loire, l’association a réalisé les 9 et 10 septembre une croix de chêne de cinq mètres de hauteur. Elle sera l’un des éléments centraux de la veillée. Lorsqu’il faut réaliser une grande croix, s’adresser à ceux qui consacrent leur temps à en sauver à travers la France ne paraît pourtant pas particulièrement incongru.
Mais à l’approche d’une visite pontificale qui devrait d’abord être une fête pour l’Église de France, un nouveau motif de controverse apparaît. S.O.S Calvaires serait trop marqué, trop conservateur, trop proche de telle personnalité ou de tel réseau.
Depuis plusieurs années, des publications interrogent les engagements de certains de ses membres, ses soutiens financiers ou certaines déclarations de ses responsables. Ces questions peuvent être posées. Certaines prises de position peuvent être discutées et une association catholique n’est évidemment pas soustraite à la critique. Aucun mouvement ne saurait davantage s’approprier la Croix au service d’une idéologie. Mais de là à considérer qu’une association serait devenue indigne de fabriquer une croix destinée à une célébration catholique, il existe un pas considérable.
Car derrière les étiquettes demeure une réalité très concrète. S.O.S Calvaires revendique aujourd’hui 4 000 bâtisseurs dans toute la France, auxquels s’ajoutent 300 « Consolatrices », engagées dans la restauration du patrimoine religieux domestique. L’association compte huit salariés dans son atelier, a référencé 52 000 calvaires et en a restauré 953 depuis janvier 2023, soit plus d’un par jour. Elle estime également sauver quelque 2 200 objets religieux chaque année. Ses bénévoles restaurent croix de chemins, oratoires, chapelles et crucifix. Ils interviennent auprès de particuliers mais également de communes. Il s’agit d’un travail patrimonial considérable, accompli très largement par des bénévoles.
Et voilà peut-être l’un des paradoxes les plus savoureux de cette affaire. Certaines voix s’interrogent encore périodiquement pour savoir si la France peut véritablement être qualifiée de « fille aînée de l’Église », ou discutent de la place particulière occupée par le christianisme dans son histoire. Comme si les preuves patrimoniales et culturelles manquaient. Il faut effectivement chercher longtemps pour trouver quelques traces du christianisme en France : cathédrales, églises par milliers, abbayes, monastères, chapelles, pèlerinages séculaires, saints inscrits dans les noms des villes et villages, clochers dominant les communes et innombrables calvaires jalonnant routes et chemins. S.O.S Calvaires s’occupe précisément de certains de ces témoins.
Et ses bénévoles ne les restaurent pas nécessairement comme les vestiges pittoresques d’une civilisation disparue. Tous croient à ce que ces croix signifient.
Cela les rend-il suspects ? Qui instrumentalise réellement ? C’est ici que le procès en « instrumentalisation » devient paradoxal. On reproche à certains catholiques d’instrumentaliser la Croix. Mais lorsque, devant une croix destinée à une veillée avec le pape, la première préoccupation consiste à examiner la sensibilité de ceux qui l’ont fabriquée, qui instrumentalise réellement quoi ?
Plus profondément, cette polémique risque d’introduire une distinction malsaine entre des engagements catholiques spontanément jugés légitimes et d’autres qui devraient continuellement présenter des certificats de fréquentabilité.
Qu’un catholique consacre son temps à l’accueil des migrants, à l’écologie intégrale, au dialogue interreligieux ou à la lutte contre la pauvreté est parfaitement légitime. Mais pourquoi celui qui consacre ses samedis à relever des calvaires abandonnés devrait-il davantage justifier ses intentions ?
L’Église n’est pas une sensibilité. Elle les contient. Célébrer continuellement la diversité tout en soupçonnant certains catholiques en raison de leur attachement au patrimoine, à la visibilité de la Croix ou à une évangélisation explicitement assumée serait une étrange conception de cette diversité. Surtout, S.O.S Calvaires n’en est pas à son premier service lors d’une visite pontificale. Pour la venue de François à Ajaccio en décembre 2024, l’association avait fabriqué une croix de six mètres, mais aussi l’autel, l’ambon et plusieurs éléments du mobilier liturgique. Près de 4 000 bénévoles étaient déjà engagés dans l’association.
À quelques jours de Léon XIV, fallait-il réellement chercher dans la fabrication d’une croix un nouveau motif de division ?
On peut discuter certaines paroles de responsables de S.O.S Calvaires. On peut interroger ses soutiens et ne pas partager toutes les sensibilités qui s’y expriment. Cela ne rend ni ses milliers de bénévoles moins catholiques, ni leur action moins remarquable, ni l’association moins digne de fabriquer cette croix. Le 25 septembre, lorsque 80 000 jeunes tourneront leur regard vers cette croix de cinq mètres dressée au Stade de France, ils ne contempleront ni une association, ni ses donateurs, ni une sensibilité ecclésiale. Ils contempleront la Croix du Christ. Et à force de chercher qui serait suffisamment fréquentable pour avoir le droit de la fabriquer, certains risquent simplement d’oublier Celui qu’elle représente.


