À l’ouverture du Triduum pascal, ce jeudi 2 avril 2026, le pape Léon XIV a prononcé l’homélie de la messe chrismale, première qu’il préside en tant qu’évêque de Rome. Dans un contexte international marqué par des conflits armés persistants et une instabilité durable dans plusieurs régions du monde, le souverain pontife a articulé une réflexion structurée sur la nature de la mission chrétienne. Dès l’introduction, il en fixe le centre : « sa passion, sa mort et sa résurrection deviennent le cœur de notre mission ». Cette affirmation inscrit explicitement la mission dans le mystère pascal. Elle exclut toute réduction de l’action de l’Église à une fonction sociale ou morale autonome. La mission est participation à l’œuvre du Christ, et non simple prolongement d’une activité humaine.
Le pape précise ensuite que cette mission ne peut être dissociée de la communion ecclésiale : « jamais sans les autres, jamais en négligeant ou en rompant la communion ». Cette formulation engage une conception organique de l’Église, où l’envoi ne procède pas d’initiatives individuelles, mais d’un Corps structuré. L’adjectif « apostolique » est ici compris dans son sens premier : une Église envoyée, constituée par un mouvement qui la dépasse. En s’appuyant sur l’Évangile de Luc – « Il m’a envoyé » (Lc 4, 18) – Léon XIV insiste sur la dimension concrète de cet envoi. Être missionnaire implique un déplacement réel. « Être envoyé demande avant tout un détachement », affirme-t-il. La référence à Nazareth n’est pas anecdotique : le lieu d’origine devient le lieu à quitter. Le pape met en garde contre toute fixation identitaire : « qu’aucun lieu ne devienne une clôture, aucune identité une tanière ». La mission suppose une sortie effective, et non un simple discours sur l’ouverture.
Ce mouvement de sortie trouve son fondement christologique dans l’hymne aux Philippiens : « Il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais qui s’est anéanti » (Ph 2, 6-7). Le dépouillement est présenté comme condition structurante de la mission. Il ne s’agit pas d’un choix ascétique secondaire, mais d’une configuration au Christ. « Toute mission commence par ce genre de dépouillement dans lequel tout renaît ». La logique missionnaire est ici directement liée à la kénose. Le pape aborde ensuite la question des méthodes missionnaires. Il reconnaît explicitement que « la mission a souvent été dénaturée par des logiques de domination ». Cette reconnaissance, appuyée par une citation de saint Jean-Paul II, inscrit son propos dans une continuité magistérielle. Elle introduit une clarification décisive : « ni dans le domaine pastoral, ni dans le domaine social et politique, le bien ne peut découler de l’abus de pouvoir ».
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Cette affirmation ne relève pas d’un registre moral général, mais d’un principe théologique. Elle signifie que la finalité chrétienne ne peut être atteinte par des moyens contraires à l’Évangile. Le pape en tire des conséquences précises : « partage de la vie, service désintéressé, renoncement à toute stratégie calculatrice ». La mission est définie par sa conformité au Christ, et non par son efficacité apparente. Dans cette perspective, Léon XIV insiste sur la nécessité de l’inculturation. Le salut ne peut être reçu que « dans sa langue maternelle ». La référence aux Actes des Apôtres « chacun les entendait dans sa propre langue » (Ac 2, 8) souligne que la mission ne consiste pas à imposer un modèle, mais à rejoindre des personnes dans leur réalité propre. L’Église est appelée à se situer comme « hôte », et non comme instance de domination.
Cette approche conduit à une lecture précise de la sécularisation. Le pape refuse de la considérer uniquement comme une perte. Il évoque « de nouvelles cultures » qui produisent « d’autres langages, symboles, messages et paradigmes ». L’enjeu n’est pas de reconquérir un espace perdu, mais d’atteindre « les éléments centraux les plus profonds de l’âme de la ville ». La mission devient alors un travail d’intelligence et de présence, et non d’imposition. Le troisième moment de l’homélie porte sur la possibilité du rejet. En citant la réaction des habitants de Nazareth « tous devinrent furieux » (Lc 4, 28) le pape rappelle que la mission expose à l’opposition. « La croix fait partie de la mission ». Cette phrase introduit une dimension essentielle : l’échec apparent n’invalide pas la mission. Il en fait partie.
Léon XIV développe ici une théologie pascale de l’action. La fécondité ne se mesure pas immédiatement. « De combien de résurrections sommes-nous aussi les témoins », affirme-t-il. La mission s’inscrit dans un temps qui dépasse les résultats visibles. Elle suppose une persévérance qui ne dépend pas du succès.
La référence finale à saint Óscar Romero introduit une dimension testimoniale forte. Le pape cite longuement ce témoin pour illustrer une spiritualité de l’abandon confiant : « il me suffit… de savoir avec certitude que c’est en Lui que se trouvent ma vie et ma mort ». La mission est ainsi comprise comme un engagement total, dont l’issue ne relève pas du seul acteur humain. Enfin, Léon XIV conclut en replaçant l’Église dans une perspective historique et eschatologique : « ce sont les saints qui font l’histoire ». Face à un monde marqué par la guerre, la violence et les rapports de force, le pape oppose la figure du témoin. « Un peuple nouveau, non pas de victimes, mais de témoins ». L’ensemble de l’homélie dessine une ligne claire : la mission chrétienne ne peut ni se réduire à une stratégie, ni s’appuyer sur des formes de pouvoir. Elle procède d’un dépouillement, se déploie dans la rencontre et s’éprouve dans la Croix. Une conception exigeante, enracinée dans l’Écriture et dans la tradition, qui engage l’Église à se conformer concrètement au Christ qu’elle annonce.
MESSE CHRISMALE
HOMÉLIE DU PAPE LÉON XIV
Basilique Saint-Pierre
Jeudi Saint, 2 avril 2026
« Chers frères et sœurs,
nous sommes désormais aux portes du Triduum Pascal. Une fois encore, le Seigneur nous conduit au sommet de sa mission pour que sa passion, sa mort et sa résurrection deviennent le cœur de notre mission. Ce que nous sommes sur le point de revivre, en effet, a en soi la force de transformer ce que l’orgueil humain a généralement tendance à rigidifier : notre identité, notre place dans le monde. La liberté de Jésus change les cœurs, soigne les blessures, parfume et fait rayonner nos visages, réconcilie et rassemble, pardonne et ressuscite.
En cette première année où je préside la Messe Chrismale en tant qu’évêque de Rome, je souhaite réfléchir avec vous sur la mission à laquelle Dieu nous consacre en tant que Peuple qui lui appartient. C’est la mission chrétienne, celle-là même de Jésus, et non pas une autre. Chacun y participe selon sa propre vocation et dans une obéissance très personnelle à la voix de l’Esprit ; mais jamais sans les autres, jamais en négligeant ou en rompant la communion ! Évêques et prêtres, en renouvelant nos promesses, nous sommes au service d’un peuple missionnaire. Avec tous les baptisés, nous formons le Corps du Christ, oints de son Esprit de liberté et de consolation, Esprit de prophétie et d’unité.
Ce que Jésus vit dans les moments culminants de sa mission est anticipé dans l’oracle d’Isaïe qu’Il dit, dans la synagogue de Nazareth, être une Parole qui s’accomplit « aujourd’hui » (cf. Lc 4, 21). À l’heure de Pâques, en effet, il devient définitivement clair que Dieu consacre pour envoyer. Jésus dit : « Il m’a envoyé » (Lc 4, 18), décrivant ce mouvement qui lie son Corps aux pauvres, aux prisonniers, à ceux qui tâtonnent dans l’obscurité et à ceux qui sont opprimés. Et nous, membres de son Corps, nous appelons “apostolique” une Église envoyée, poussée au-delà d’elle-même, consacrée à Dieu dans le service de ses créatures : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » (Jn 20, 21).
Nous savons qu’être envoyé demande avant tout un détachement, c’est-à-dire le risque de quitter ce qui est familier et sûr pour s’aventurer vers la nouveauté. Il est intéressant de noter que « dans la puissance de l’Esprit » (Lc 4, 14) descendu sur Lui après son baptême dans le Jourdain, Jésus retourne en Galilée et vient « à Nazareth, où il avait été élevé » (Lc 4, 16). C’est le lieu qu’Il doit désormais quitter. Il se déplace « selon son habitude » (v. 16), mais pour inaugurer un temps nouveau. Il devra désormais quitter définitivement ce village afin que mûrisse ce qui y a germé, sabbat après sabbat, dans l’écoute fidèle de la Parole de Dieu. De même, Il appellera d’autres personnes à partir, à prendre des risques afin qu’aucun lieu ne devienne une clôture, aucune identité une tanière.
Chers amis, nous suivons Jésus qui « ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais qui s’est anéanti » (Ph 2, 6-7). Toute mission commence par ce genre de dépouillement dans lequel tout renaît. Notre dignité d’enfants de Dieu ne peut pas nous être enlevée, ni se perdre, pas plus que les affections, les lieux, les expériences qui sont à l’origine de notre vie ne peuvent être effacés. Nous sommes les héritiers de tant de biens et, à la fois, des limites d’une histoire dans laquelle l’Évangile doit apporter lumière et salut, pardon et guérison. Il n’y a donc pas de mission sans réconciliation avec nos origines, avec les dons et les limites de la formation reçue. Mais, en même temps, il n’y a pas de paix sans départs, il n’y a pas de conscience sans détachement, il n’y a pas de joie sans risque. Nous sommes le Corps du Christ si nous allons de l’avant, en faisant le point sur le passé sans en être prisonniers. Tout se retrouve et se multiplie si l’on a d’abord su lâcher prise, sans crainte. C’est un premier secret de la mission. Et on ne l’expérimente pas une seule fois, mais à chaque nouveau départ, à chaque nouvel envoi.
Le cheminement de Jésus nous révèle que la disponibilité à se perdre, à se dépouiller, n’est pas une fin en soi mais une condition à la rencontre et à l’intimité. L’amour n’est véritable que s’il est désarmé. Il n’a besoin que de peu de choses, d’aucune ostentation. Il préserve délicatement la faiblesse et la nudité. Nous avons du mal à nous lancer dans une mission aussi exposée, et pourtant il n’y a pas de “bonne nouvelle pour les pauvres” (cf. Lc 4, 18) si nous allons vers eux avec les signes du pouvoir ; ni de véritable libération si nous ne nous libérons pas de ce que nous possédons. Nous touchons ici à un deuxième secret de la mission chrétienne. Après la loi du détachement, il y a celle de la rencontre. Nous savons qu’au cours de l’histoire, la mission a souvent été dénaturée par des logiques de domination, tout à fait étrangères à la voie de Jésus-Christ. Saint Jean-Paul II a eu la lucidité et le courage de reconnaître qu’ « en raison du lien qui, dans le Corps mystique, nous unit les uns aux autres, nous tous, bien que nous n’en ayons pas la responsabilité personnelle et sans nous substituer au jugement de Dieu qui seul connaît les cœurs, nous portons le poids des erreurs et des fautes de ceux qui nous ont précédés ». [1]
En conséquence, il est désormais primordial de rappeler que, ni dans le domaine pastoral, ni dans le domaine social et politique, le bien ne peut découler de l’abus de pouvoir. Les grands missionnaires sont les témoins d’approches discrètes, dont la méthode repose sur le partage de la vie, le service désintéressé, le renoncement à toute stratégie calculatrice, le dialogue et le respect. C’est la voie de l’incarnation qui prend, toujours et encore, la forme de l’inculturation. Le salut, en effet, ne peut être accueilli par chacun que dans sa langue maternelle. « Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? » ( Ac 2, 8). La surprise de la Pentecôte se répète lorsque nous ne prétendons pas dominer les temps de Dieu, mais que nous avons confiance en l’Esprit Saint qui « est là, aujourd’hui encore, comme au temps de Jésus et des Apôtres : il est là et il agit, il arrive avant nous, il travaille plus que nous et mieux que nous ; il ne nous appartient ni de le semer ni de le réveiller, mais avant tout de le reconnaître, de l’accueillir, de le suivre, de lui faire place, de marcher à sa suite. Il est là et n’a jamais perdu courage face aux temps que nous vivons ; au contraire, il sourit, danse, pénètre, envahit, enveloppe, arrive même là où nous n’aurions jamais imaginé ». [2]
Pour établir cette harmonie avec l’invisible, il faut se rendre là où l’on est envoyé avec simplicité, en honorant le mystère que chaque personne et chaque communauté porte en elle. Nous sommes des hôtes. Nous le sommes en tant qu’évêques, prêtres, religieux et religieuses, chrétiens. Pour accueillir, nous devons apprendre à nous laisser accueillir. Même les lieux où la sécularisation semble la plus avancée ne sont pas une terre de conquête ou de reconquête : « De nouvelles cultures continuent à naître dans ces énormes géographies humaines où le chrétien n’a plus l’habitude d’être promoteur ou générateur de sens, mais reçoit d’elles d’autres langages, symboles, messages et paradigmes qui offrent de nouvelles orientations de vie, souvent en opposition avec l’Évangile de Jésus. […] Il est indispensable d’arriver là où se forment les nouveaux récits et paradigmes, d’atteindre avec la Parole de Jésus les éléments centraux les plus profonds de l’âme de la ville ». [3] Cela ne se produit que si, dans l’Église, nous marchons ensemble ; si la mission n’est pas l’aventure héroïque de quelqu’un, mais le témoignage vivant d’un Corps aux membres nombreux.
Il existe ensuite une troisième dimension, peut-être la plus radicale, de la mission chrétienne. La dramatique “possibilité de l’incompréhension et du rejet” se manifeste déjà dans la violente réaction des habitants de Nazareth face à la parole de Jésus : « À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas » (Lc 4, 28-29). Bien que la lecture liturgique ait omis cette partie, ce que nous nous apprêtons à célébrer à partir de ce soir nous engage à ne pas fuir, mais à “passer au milieu” de l’épreuve, comme Jésus qui, « passant au milieu d’eux, allait son chemin » (Lc 4, 30). La croix fait partie de la mission : l’envoi devient plus amer et effrayant, mais aussi plus gratuit et libérateur. L’occupation impérialiste du monde est alors interrompue de l’intérieur, la violence qui, jusqu’à aujourd’hui fait loi, est démasquée. Le Messie pauvre, prisonnier, opprimé, plonge dans les ténèbres de la mort, mais c’est ainsi qu’Il met en lumière une création nouvelle.
De combien de résurrections sommes-nous aussi les témoins, lorsque, libérés de toute attitude défensive, nous nous engageons à servir comme une semence dans la terre ! Dans la vie, nous pouvons traverser des situations où tout semble fini. Nous nous demandons alors si la mission n’a pas été vaine. C’est vrai, contrairement à Jésus, nous connaissons aussi des échecs qui dépendent de nos insuffisances ou de celles des autres, souvent d’un enchevêtrement de responsabilités, d’ombres et de lumières. Mais nous pouvons faire nôtre l’espérance de nombreux témoins.J’en retiens un qui m’est particulièrement cher. Un mois avant sa mort, dans son cahier des Exercices spirituels, le saint évêque Óscar Romero notait ceci : « Le nonce du Costa Rica m’a mis en garde contre un danger imminent, précisément cette semaine… Les circonstances imprévues seront affrontées avec la grâce de Dieu. Jésus-Christ a aidé les martyrs et, si le besoin s’en fait sentir, je le sentirai très proche lorsque je lui confierai mon dernier souffle. Mais, plus que le dernier instant de la vie, ce qui compte, c’est de lui donner toute ma vie et de vivre pour Lui… Il me suffit, pour être heureux et confiant, de savoir avec certitude que c’est en Lui que se trouvent ma vie et ma mort ; que, malgré mes péchés, j’ai placé ma confiance en Lui et que je ne serai pas désorienté, et que d’autres poursuivront, avec plus de sagesse et de sainteté, le travail pour l’Église et pour la patrie ».
Cher frères et sœurs, ce sont les saints qui font l’histoire. Tel est le message de l’Apocalypse. « À vous, la grâce et la paix […] de la part de Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né des morts, le prince des rois de la terre » (Ap 1, 5). Cette salutation résume le parcours de Jésus dans un monde déchiré entre des puissances qui le ravagent. En son sein naît un peuple nouveau, non pas de victimes, mais de témoins. En cette heure sombre de l’histoire, il a plu à Dieu de nous envoyer répandre le parfum du Christ là où règne l’odeur de la mort. Renouvelons notre “oui” à cette mission qui exige de nous l’unité et qui apporte la paix. Oui, nous sommes là ! Surmontons le sentiment d’impuissance et de peur ! Nous annonçons ta mort, Seigneur, nous proclamons ta résurrection, dans l’attente de ta venue.
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[1] Saint Jean-Paul II, Bulle d’indiction du Grand Jubilé de l’an 2000 Incarnationis mysterium (29 novembre 1998), n. 11.
[2] Martini, C.M., Tre racconti dello Spirito, Milan 1997, 11.
[3] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 73-74. »
Source Vatican


