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[ Vidéo ] « Donne-nous des larmes, Seigneur » : au Colisée, le Saint Père a fait du Chemin de Croix une supplication pour un monde blessé

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Devant plus de 30 000 fidèles, ce Vendredi saint 3 avril 2026, le Chemin de Croix présidé par le pape Léon XIV a donné à entendre une méditation d’une grande force spirituelle, biblique et morale. Sur les quatorze stations, le Saint-Père en a accompli cinq à l’intérieur du Colisée et neuf sur le parcours extérieur, dans une célébration marquée par la gravité, le dépouillement et une insistance constante sur les drames de notre temps

Guerre, dignité humaine, abus de pouvoir, souffrance des mères, humiliation des corps, espérance pascale : cette Via Crucis a inscrit la Passion du Christ au cœur du monde réel. Dès l’introduction, le ton était donné. Le Saint-Père a refusé toute vision décorative ou purement dévotionnelle de la Passion : « Le Chemin de Croix n’est pas le chemin de ceux qui vivent dans un monde préservé dans sa ferveur et de recueillement abstrait », mais celui de croyants appelés à incarner « la foi, l’espérance et la charité » dans un monde chaotique, agité, violent, traversé aussi bien par la foi que par la moquerie et le refus.

C’est là l’une des grandes lignes de cette méditation : la Croix n’est pas sortie de l’histoire, elle est le lieu où l’histoire humaine, avec ses crimes, ses humiliations, ses injustices et ses détresses, est assumée par le Christ. Appuyé sur l’Écriture et sur saint François d’Assise, dont l’Église commémore cette année le huitième centenaire de la mort, Léon XIV a donné au Chemin de Croix une tonalité à la fois profondément franciscaine et fortement christologique.

Images Vatican Média

La première station, celle de la condamnation, a été l’occasion d’une réflexion particulièrement forte sur le pouvoir. À partir de la parole du Christ à Pilate, « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’avait été donné d’en haut », le pape a dénoncé toute prétention à une autorité sans limites. Le texte élargit aussitôt cette parole à notre temps : pouvoir « de déclencher une guerre ou d’y mettre fin », pouvoir « d’utiliser l’économie pour opprimer les peuples ou pour les libérer de la misère », pouvoir « de promouvoir et de défendre la vie ou de la refuser et de l’étouffer ».

La Passion devient ici le jugement de tous les abus d’autorité. Le pouvoir véritable n’est pas domination, il est responsabilité devant Dieu et service du plus fragile.

La deuxième station a mis en lumière la Croix comme lieu de l’amour rédempteur. Le pape écrit du Christ : « tu l’as embrassée et portée sur tes épaules, puis tu t’es laissé porter par elle ». Cette phrase résume à elle seule la logique de la rédemption. La Croix n’est pas exaltée pour elle-même, mais parce que le Christ en fait le lieu de l’oblation parfaite. En portant le bois du supplice, il prend sur lui « nos esclavages, nos crimes et même notre malédiction ». La Croix n’est donc pas seulement le signe de la souffrance, elle devient le lieu où le Fils assume le poids du mal pour en libérer l’homme.

Dans les troisième et septième stations, consacrées aux deux chutes du Christ, Léon XIV a développé une théologie très profonde de l’abaissement. « Ta vie, Jésus, a été une succession d’abaissements et de descentes », dit-il dans la première chute. On retrouve ici toute la logique de la kénose : l’Incarnation elle-même est déjà une descente, prolongée dans la pauvreté, l’humiliation, la Passion, puis dans la mort. Mais cet abaissement n’est jamais stérile. Il est comparé au « grain de blé » qui tombe en terre pour porter du fruit. La seconde chute, elle, est relue à la lumière du lavement des pieds. L’amour qui s’abaisse est déjà l’annonce de la Résurrection : « La prophétie de ta résurrection se trouve déjà contenue dans ton amour pour nous jusqu’à la fin ». Toute la Pâque est là : l’humiliation du Christ n’est pas l’échec de Dieu, elle est la manière dont Dieu sauve.

La quatrième station, où Jésus rencontre sa Mère, a donné lieu à l’un des passages les plus émouvants de l’ensemble. Le pape contemple Marie non seulement comme la mère douloureuse du Christ, mais comme la mère de tous les souffrants. « Ô Marie, jette sur chacun de nous un regard de tendresse, mais surtout sur les nombreuses, trop nombreuses, mères qui, aujourd’hui encore, voient comme toi leurs enfants arrêtés, torturés, condamnés, tués ». Ici, la maternité de Marie s’étend aux mères du monde entier, particulièrement à celles que ravagent les guerres, les prisons, les hôpitaux, les nouvelles nocturnes qui brisent une vie. Marie demeure debout là où l’homme s’effondre.

Mais c’est probablement la huitième station, Jésus rencontrant les femmes de Jérusalem, qui concentre le plus nettement la dimension prophétique et contemporaine de cette Via Crucis. Le titre même pourrait en être tiré : « Donne-nous des larmes, Seigneur ». Le pape médite ici sur les femmes qui pleurent, non seulement autour du Christ, mais à travers toute l’histoire. « Depuis des siècles, elles pleurent sur elles-mêmes et sur leurs enfants : emmenés et emprisonnés lors d’une manifestation, déportés par des politiques sans compassion, naufragés lors de voyages désespérés vers l’espérance, décimés dans les zones de guerre, anéantis dans les camps d’extermination ». La liste est terrible, et volontairement universelle. Les femmes de Jérusalem deviennent les femmes du monde entier, celles qui portent dans leur chair et dans leurs larmes le poids des violences de l’histoire.

Le sommet de cette station est sans doute cette prière : « Accorde-nous encore des larmes, Seigneur, afin que notre conscience ne se dissolve pas dans les brumes de l’indifférence et que nous restions humains ». Nous sommes ici au cœur du message du pape. Le drame de notre temps n’est pas seulement la guerre ou l’injustice. C’est aussi l’accoutumance, l’endurcissement, la disparition de la compassion.

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Demander des larmes, ce n’est pas céder à l’émotion facile ; c’est demander une conscience encore vivante, un cœur qui n’a pas été pétrifié par le cynisme moderne. Cette huitième station aura sans doute été l’un des moments les plus frappants du Chemin de Croix de Léon XIV. Plus loin, la dixième station sur le dépouillement du Christ a déployé une puissante méditation sur la dignité humaine. Jésus est dévêtu, humilié, exposé. Mais le pape ne laisse pas cette scène dans le seul passé évangélique. Il montre que ce dépouillement se répète aujourd’hui dans les cellules, dans la torture, dans les violences sexuelles, dans certaines pratiques médiatiques et dans une culture qui transforme l’intimité en spectacle. « Le monde de l’information la pratique, lorsqu’il met les personnes à nu devant l’opinion publique ». En quelques mots, Léon XIV fait de cette station une dénonciation de toutes les formes modernes d’avilissement du corps.

La onzième station, Jésus cloué sur la Croix, a donné l’une des plus belles formulations théologiques du texte : « Tu es Roi et tu règnes depuis la croix ». Cette royauté du Christ, précise le pape, n’a rien à voir avec la domination des armées ou la violence des puissants. Elle est « l’impuissance apparente de l’amour qui se laisse crucifier ». Il faut relever la portée doctrinale de cette phrase. Le Christ règne non en infligeant la mort, mais en donnant la vie jusque dans l’acceptation de la mort. Toute la théologie chrétienne de la royauté du Christ se trouve ici résumée : le pouvoir véritable est celui du pardon, de l’amour et du don de soi. La douzième station, celle de la mort du Seigneur, offre une lecture particulièrement nette du « Tout est accompli ». Le pape prend soin de préciser : « Cela ne signifie pas que tout est fini, mais que la raison pour laquelle toi, Jésus, tu t’es fait l’un de nous a trouvé son accomplissement ». La Croix n’est pas la fin d’un destin tragique, elle est l’achèvement d’une mission. Le Christ « efface notre dette », nous « réconcilie » et nous « introduit dans le Sanctuaire qu’est la vie même de Dieu ». Cette station concentre la dimension sotériologique de l’ensemble : la mort du Christ ouvre l’accès à la vie trinitaire.

Les treizième et quatorzième stations ont ouvert le regard vers le Samedi saint et déjà vers la lumière pascale. La descente de Croix a été l’occasion d’un rappel très fort sur le respect dû aux corps des défunts. « Le corps d’un défunt conserve la dignité de la personne et ne peut être bafoué, dissimulé, détruit, non restitué ou privé d’une sépulture convenable ». Quant à la mise au tombeau, elle a été relue à travers la symbolique du jardin : « Tout a commencé dans un jardin, l’Éden… Tout recommence dans un jardin, où Jésus est enterré et où il ressuscite ». L’ancienne création déchue cède ici la place à la création nouvelle.

L’invocation conclusive, inspirée de saint François d’Assise, a enfin donné la clé spirituelle de tout le parcours : être « intérieurement purifiés, intérieurement illuminés et embrasés du feu de l’Esprit Saint », afin de « suivre les traces » du Christ. Ce Chemin de Croix n’a donc pas été seulement une méditation sur la souffrance de Jésus, mais un appel à la conversion de l’intelligence, du regard, du cœur et de la vie.

Au lendemain de cette célébration, en ce Samedi saint 4 avril 2026, il apparaît clairement que Léon XIV a voulu faire du Chemin de Croix du Colisée un acte de vérité chrétienne sur le monde contemporain. Le pape a placé la Passion au milieu des guerres, des déportations, des humiliations, des larmes des femmes, des violences contre les corps, des abus de pouvoir et de l’indifférence moderne. Et pourtant, jamais ce texte n’a sombré dans le désespoir. Car la Croix, chez lui, n’est jamais séparée de l’espérance. Elle est la porte étroite qui conduit au jardin du tombeau ouvert, à la victoire du Ressuscité, à la vie qui ne finit pas.

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