Depuis son élection, Léon XIV marche sur une ligne de crête. Né à Chicago, devenu également citoyen péruvien après de longues années de mission en Amérique latine, il ne cesse de rappeler qu’il est avant tout le Successeur de Pierre. Le 30 juillet 2026, lors d’un entretien accordé au journaliste Tom Llamas pour l’émission NBC Nightly News, enregistré la veille dans les jardins de Castel Gandolfo, il déclarait : « Je me considère comme le pape ; il se trouve que je suis américain », avant d’ajouter quelques instants plus tard qu’il éprouvait « un grand amour pour les États-Unis ». Une formule simple, équilibrée, qui dit tout. Léon XIV ne renie ni son histoire ni son identité. Il rappelle simplement que sa mission dépasse les frontières nationales.
Pourtant, certains commentaires publiés ces derniers jours dans des médias catholiques européens, nourris par des correspondants « réputés bien connaître les coulisses du Vatican », voient déjà dans les premières décisions du nouveau pontife la marque d’une « communication à l’américaine » : Une interview accordée à NBC, un concert retransmis par une chaîne américaine, les liens personnels de certains organisateurs ou encore la nomination de Maria Montserrat Alvarado à la tête du Dicastère pour la communication seraient autant de signes d’une évolution préoccupante. Le procès est étonnant. Car il s’intéresse finalement moins au contenu des paroles du pape qu’à son passeport, à ses relations, à son pays d’origine et aux médias auxquels il s’adresse.
Faut-il donc qu’un pape américain cesse d’être américain dès son élection ? Devrait-il renoncer à exprimer son affection pour le pays qui l’a vu naître afin de ne froisser personne ? À suivre cette logique, l’universalité de l’Église impliquerait presque l’effacement de toute identité personnelle. Or la catholicité n’a jamais consisté à nier les patries, mais à les ordonner à une mission qui les dépasse.
À lire certains commentaires, on finit même par avoir l’impression que les États-Unis se résument désormais à Donald Trump et que tout ce qui rappelle, de près ou de loin, l’Amérique devient immédiatement suspect.
Dans cette logique, une interview sur NBC, un collaborateur venu de Chicago ou une responsable américaine de la communication suffiraient presque à éveiller la méfiance.
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L’ironie est savoureuse : au nom d’un multiculturalisme sans cesse invoqué, on en viendrait presque à attendre du premier pape américain qu’il fasse précisément ce que l’on ne demanderait jamais à un pape polonais, allemand ou argentin : mettre entre parenthèses une part de son identité. Curieuse conception du multiculturalisme, qui célèbre volontiers toutes les cultures… sauf lorsqu’elles sont américaines.
Et quand bien même assisterions-nous à une certaine « américanisation » de la communication du Saint-Siège, serait-ce réellement un drame ? Après tout, personne ne semble s’être ému pendant des décennies de l’italianisation de nombreux rouages de la communication vaticane, de ses codes, de ses habitudes et de ses réflexes…et de ses préférences italiennes. Il suffit de se rendre à la Salle de presse du Saint-Siège, Via della Conciliazione, à Rome, pour constater que les journalistes italiens n’entretiennent pas tout à fait le même rapport avec le Vatican que leurs confrères étrangers. Au fil des années, une forme de proximité – culturelle, linguistique et parfois personnelle – s’est naturellement instaurée avec certains prélats et responsables de la Curie, à laquelle les correspondants internationaux n’ont pas toujours accès. Il y a aussi un style bien particulier, jusque dans le code vestimentaire, qui permet souvent de reconnaître au premier coup d’œil les journalistes italiens habitués des lieux.
Depuis le début de son pontificat, Léon XIV n’a cessé de rappeler que sa mission était universelle. Ses appels à la paix en Terre Sainte, son soutien aux chrétiens persécutés, ses interventions en faveur des plus pauvres ou encore ses prises de position sur la dignité de toute personne humaine témoignent d’une vision qui dépasse largement les frontières américaines.
Précisons que l’on pourrait chercher en vain les mêmes interrogations lorsque le pape François accordait des entretiens à des médias ou journalistes argentins. En mars 2023, il avait notamment reçu Elisabetta Piqué (La Nación) et Daniel Hadad (Infobae), avant d’accorder en octobre 2023 un long entretien à l’agence publique argentine Télam. Ces choix, qui traduisaient eux aussi une proximité naturelle avec des médias de son pays d’origine, n’avaient pas suscité de débat comparable sur une prétendue « argentinisation » de la communication du Saint-Siège. Dans les milieux vaticanistes, certains observateurs relevaient bien des relations privilégiées avec certains journalistes argentins, mais ces commentaires ne se sont jamais transformés en procès d’intention comparable à celui que l’on voit aujourd’hui à propos de Léon XIV.
Au fond, la véritable question est peut-être ailleurs. Ce qui dérange certains observateurs est-il réellement la stratégie de communication de Léon XIV, ou le fait que le premier pape né aux États-Unis assume sereinement sa fierté d’être américain ?


