Depuis 2000 ans

De 36 000 à moins de 14 000 membres : les jésuites sont-ils en train de disparaître ?

Ruines de la mission jésuite guarani de Jesús de Tavarangue, au Paraguay - Depositphotos
Ruines de la mission jésuite guarani de Jesús de Tavarangue, au Paraguay - Depositphotos
Les jésuites n'ont sans doute jamais autant occupé le devant de la scène... mais souvent pour de mauvaises raisons. Entre l'affaire Marko Rupnik, le gigantesque scandale des abus sexuels révélés en Bolivie, les polémiques suscitées par le père James Martin et une chute historique des vocations, la Compagnie de Jésus traverse une crise profonde. Et ce, malgré les douze années du premier pape jésuite de l'histoire, François, qui n'auront pas inversé le déclin de l'ordre fondé par saint Ignace de Loyola

Ceux qui se vantent de « prier avec intelligence » n’échappent pas à la crise. Jadis considéré comme l’ordre religieux le plus influent de l’Église catholique, la Compagnie de Jésus connaît aujourd’hui un déclin spectaculaire. Effondrement des vocations, vieillissement des communautés, scandales sexuels retentissants et controverses doctrinales : l’ordre de saint Ignace de Loyola traverse sans doute l’une des périodes les plus difficiles de son histoire.

Les chiffres sont sans appel. En 1965, au lendemain du concile Vatican II, la Compagnie de Jésus comptait 36 038 membres. Au 1er janvier 2025, elle n’en recensait plus que 13 768, soit une diminution de près de 62 % en soixante ans. Parmi eux figurent 9 987 prêtres, 718 frères, 2 439 scolastiques et seulement 624 novices, répartis dans 110 pays. Le supérieur général des jésuites, le père Arturo Sosa, reconnaît lui-même que la Compagnie doit désormais repenser sa mission avec des effectifs en diminution constante et des communautés vieillissantes, notamment en Europe, où les vocations sont devenues extrêmement rares.

L’élection du pape François en mars 2013, premier pape jésuite de l’histoire, avait pourtant suscité un immense espoir. Beaucoup imaginaient que cette visibilité exceptionnelle allait redonner un nouvel élan à la Compagnie. Douze ans plus tard, le constat est sévère. Malgré un pontificat qui a placé les jésuites sous les projecteurs du monde entier, les vocations n’ont pas redécollé et les effectifs ont continué à diminuer année après année.À cette crise démographique sont venues s’ajouter plusieurs affaires qui ont profondément terni l’image de l’ordre.

La plus emblématique reste celle de Marko Ivan Rupnik, ancien jésuite slovène et mosaïste mondialement connu. Accusé par de nombreuses religieuses d’abus sexuels, psychologiques et spirituels commis durant plusieurs décennies, il a été expulsé de la Compagnie de Jésus en juin 2023 après avoir refusé d’obéir à ses supérieurs. Son procès canonique est toujours en cours au Vatican et continue de susciter de vives interrogations.

Quelques semaines auparavant, un autre scandale avait éclaté en Bolivie. En mai 2023, la publication des carnets personnels du jésuite espagnol Alfonso Pedrajas Moreno, surnommé « Padre Pica », révélait qu’il avait abusé de très nombreux mineurs pendant plusieurs décennies, principalement au collège Juan XXIII de Cochabamba. Les enquêtes ouvertes à la suite de ces révélations ont mis au jour d’autres accusations visant plusieurs jésuites ainsi que des soupçons de dissimulation. L’affaire a provoqué une onde de choc dans toute l’Amérique latine, conduit les jésuites à présenter des excuses publiques et entraîné la création de commissions d’enquête ainsi que l’ouverture de procédures judiciaires.

Lire aussi : https://tribunechretienne.com/apres-la-crise-migratoire-ceuta-se-tourne-vers-sa-sainte-patronne-notre-dame-dafrique/

À ces scandales s’ajoutent les controverses suscitées par le père James Martin, figure médiatique de la Compagnie aux États-Unis. Son apostolat en faveur des personnes LGBT, ses prises de position répétées et, plus récemment, l’organisation d’un nouveau pèlerinage LGBT après le Jubilé de Rome ont profondément divisé les catholiques. Sans relever d’une affaire pénale, ces initiatives nourrissent le débat sur l’identité actuelle de la Compagnie de Jésus.

Bien entendu, ces affaires n’expliquent pas à elles seules l’effondrement des vocations. La crise touche l’ensemble de la vie religieuse en Occident. La sécularisation, le vieillissement des communautés, la baisse de la pratique religieuse et les évolutions culturelles jouent un rôle majeur. Mais beaucoup s’interrogent également sur l’évolution de la Compagnie elle-même. Ordre missionnaire fondé pour annoncer le Christ, défendre la foi catholique et former les élites chrétiennes, les jésuites sont aujourd’hui souvent davantage identifiés à leurs prises de position sur les questions migratoires, écologiques ou sociétales qu’à leur héritage spirituel ignatien.

Pour autant, la Compagnie de Jésus n’a pas disparu. Elle demeure présente dans 110 pays, dirige des centaines d’établissements scolaires, d’universités, de centres de recherche, de maisons de retraite spirituelle et d’œuvres missionnaires. Certaines provinces d’Afrique et d’Asie continuent même d’enregistrer des vocations, contrastant avec l’effondrement observé en Europe et en Amérique du Nord. Reste une question que les chiffres rendent aujourd’hui difficile à esquiver. L’ordre fondé en 1540 par saint Ignace de Loyola, qui fut pendant des siècles le fer de lance intellectuel, missionnaire et spirituel de l’Église catholique, saura-t-il retrouver un nouvel élan, ou assiste-t-on au lent déclin de celui qui fut longtemps le plus puissant des ordres religieux ?

Recevez chaque jour notre newsletter !