Par Philippe Marie
Le Mont-Saint-Michel serait-il en train de devenir… trop catholique ? Depuis plusieurs semaines, la volonté du diocèse de Coutances et Avranches et du recteur du sanctuaire, don Pierre Doat, de réaffirmer la vocation spirituelle et missionnaire du Mont suscite des commentaires étonnamment inquiets. Le vocabulaire employé est révélateur. Il est question de catholiques « à l’assaut » du Mont, de « croisade », d’associations « traditionalistes » et d’influenceurs chrétiens. Et, naturellement, apparaissent en arrière-plan deux figures devenues presque incontournables dès qu’il s’agit de dénoncer l’existence de réseaux conservateurs : Pierre-Édouard Stérin et Vincent Bolloré.
Les diables en personne, serait-on tenté d’écrire avec un peu d’ironie. Car que leur reproche-t-on exactement ici ? Ni Vincent Bolloré ni Pierre-Édouard Stérin ne dirigent le sanctuaire et ils n’ont évidemment aucune autorité sur le Mont-Saint-Michel. Le premier apparaît à travers certains médias de son environnement ; le second par le soutien apporté à des associations et initiatives conservatrices. De là se dessine le récit d’un écosystème catholique qui disposerait désormais de l’argent, des réseaux et des médias nécessaires à une « reconquête ».
Mais derrière cette construction demeure une réalité beaucoup plus simple : des catholiques veulent évangéliser dans un sanctuaire catholique.
Nous avions interrogé Don Pierre Doat en avril 2025, bien avant la polémique actuelle. Prêtre de la Communauté Saint-Martin depuis 2011 et recteur du sanctuaire depuis septembre 2023, il venait alors de recevoir le 40e prix de littérature religieuse pour son ouvrage Le Roman des Anges. L’entretien portait sur saint Michel, les anges et cette dimension invisible qui constitue l’identité spirituelle du Mont. Don Pierre Doat nous expliquait que vivre en communion avec les anges permet de « porter sur notre vie, dès maintenant, un regard qui tient compte de l’invisible ». Il constatait également chez les jeunes un intérêt renouvelé pour cette dimension spirituelle et annonçait la venue d’un millier de pèlerins. Son espérance était claire : « J’espère qu’ils vont toucher les touristes par leur seule présence. »
Plus d’un an après, son discours n’a guère changé. Cet été, le recteur a expliqué que la présence de groupes en prière attire naturellement l’attention des visiteurs : « Il suffit qu’il y ait 50 pèlerins parmi les milliers de visiteurs pour que cela change l’ambiance. » Est-ce donc cela, « l’assaut » ? Cinquante pèlerins qui prient au milieu de milliers de touristes ?
La polémique apparaît plus surprenante encore lorsqu’on la replace dans l’actualité récente du Mont. Tribune Chrétienne relatait le mois dernier une décision historique : le 23 juillet 2026, Monseigneur Grégoire Cador, évêque de Coutances et Avranches, a promulgué les statuts canoniques du sanctuaire. Une première qui donne désormais un cadre précis à sa mission et à son organisation. Ces statuts rappellent notamment que le sanctuaire forme un ensemble comprenant l’église Saint-Pierre, le prieuré d’Ardevon et l’abbaye. Derrière cette organisation juridique se trouve une volonté assumée : rappeler que le Mont-Saint-Michel n’est pas uniquement un extraordinaire monument historique visité chaque année par des millions de personnes. Il est un sanctuaire.
C’est finalement là que se trouve le cœur du débat. Personne ne s’étonne que le Mont soit présenté comme un chef-d’œuvre architectural, une destination touristique ou une merveille du patrimoine mondial. Mais lorsque l’Église rappelle que ces pierres ont été élevées pour Dieu et que le lieu demeure consacré à saint Michel, le vocabulaire change soudainement : « traditionalistes », « influenceurs », « réseaux », « assaut », « croisade ».
Il ne s’agit pourtant pas de transformer artificiellement un site touristique en sanctuaire. Il s’agit d’empêcher qu’un sanctuaire ne devienne exclusivement un site touristique.
On peut discuter des méthodes d’évangélisation, du financement des associations ou de l’influence des grands groupes médiatiques. Les engagements de Pierre-Édouard Stérin et Vincent Bolloré peuvent naturellement être examinés. Mais leur évocation ne devrait pas suffire à transformer, par association, toute manifestation publique de la foi catholique en entreprise politico-idéologique. Car avant Bolloré, avant Stérin, avant la Communauté Saint-Martin et même bien avant la République française, des hommes venaient déjà sur ce rocher pour prier saint Michel.
Le Mont-Saint-Michel n’a donc pas besoin de « devenir catholique ». Il s’agit simplement de ne pas oublier qu’il l’est depuis treize siècles.Après tout, quelle étrange idée que de souhaiter qu’un visiteur reparte du Mont-Saint-Michel avec autre chose que le souvenir des omelettes de la Mère Poulard : une prière, une interrogation sur Dieu ou même, suprême audace, le désir de revenir à la foi.


