Publié le 8 septembre par le Secrétariat général du Synode, le rapport consacré aux relations entre évêques, instituts religieux et mouvements propose de revoir un cadre vieux de près d’un demi-siècle Il serait réducteur de considérer le rapport final du Groupe d’étude n° 6 comme une simple tentative d’améliorer les relations entre évêques, religieux et mouvements. Le document prépare notamment la révision de Mutuae relationes, publié en 1978 pour encadrer les rapports entre évêques et instituts religieux. Il touche ainsi, directement ou indirectement, à une question fondamentale : celle de l’exercice de l’autorité dans l’Église.
Une précision s’impose : rien n’est encore décidé. Le Secrétariat général du Synode indique expressément que les propositions ont été soumises au Saint-Père et qu’elles devront éventuellement être traduites en propositions opérationnelles par les dicastères compétents. Mais leur orientation mérite attention. Le cardinal Mario Grech, secrétaire général du Synode, en donne lui-même la clé en affirmant que ces travaux placent au centre ce que le Synode appelle la « coresponsabilité différenciée ».
Que signifie cette expression lorsqu’elle quitte le domaine de l’attitude pastorale pour entrer dans celui du gouvernement ?
Le rapport souhaite dépasser des relations qualifiées de simplement « fonctionnelles » ou « hiérarchiques » pour développer la confiance, l’écoute mutuelle et ce qu’il appelle un « échange de dons ». L’intention est parfaitement compréhensible. L’autorité chrétienne n’est pas l’autoritarisme et un évêque n’a rien à perdre à écouter les religieux, les prêtres ou les fidèles qui connaissent souvent mieux que lui certaines réalités. Plus concrètement, le rapport propose cependant des conventions obligatoires entre diocèses et instituts religieux portant notamment sur la mission, la formation, la rémunération, l’administration des biens et l’égalité entre hommes et femmes. Il envisage également des commissions de conciliation, des échéances et des indicateurs permettant de rendre compte de leur application.
Une partie de ces dispositions relève du bon sens. Lorsque des religieux administrent une paroisse, possèdent des bâtiments ou exercent une mission pour le compte d’un diocèse, mieux vaut définir clairement les responsabilités de chacun.
Mais l’accumulation des dispositifs pose une question : la communion ecclésiale se renforce-t-elle nécessairement à mesure que ses relations sont davantage institutionnalisées ?
Le point devient plus sensible lorsque le rapport demande une « pleine représentation » des consacrés et des laïcs dans les organismes décisionnels. La question n’est évidemment pas de savoir si les religieux et les laïcs doivent être écoutés. Ils doivent l’être, et leurs compétences peuvent être indispensables au gouvernement concret de nombreuses institutions ecclésiales. Mais consulter, participer et gouverner ne désignent pas exactement la même réalité.
Dans l’Église catholique, l’évêque ne reçoit pas sa charge d’une représentation des différentes composantes de son diocèse. Il n’est ni le président d’une fédération de communautés ni l’arbitre élu entre différents groupes ecclésiaux. Par l’ordination épiscopale et la mission canonique reçue, il assume une responsabilité propre envers l’Église particulière qui lui est confiée. C’est précisément pourquoi l’adjectif « différenciée » accompagnant la coresponsabilité est essentiel. Tous participent à la mission de l’Église, mais tous n’y exercent pas la même charge.
Le rapport envisage encore la nomination dans chaque diocèse d’un délégué ou vicaire pour la vie consacrée, des rencontres annuelles entre évêques et consacrés, des protocoles de collaboration pastorale et une intégration systématique des associations ecclésiales aux projets pastoraux et aux instances participatives diocésaines. Pris séparément, chacun de ces dispositifs peut être justifié. Pris ensemble, ils font apparaître un paradoxe : à vouloir corriger une Église jugée trop verticale, ne risque-t-on pas de construire une Église toujours plus administrative ?
Conventions, commissions, représentants, protocoles, indicateurs, réunions, procédures d’évaluation : la communion pourrait finir par être pensée selon les catégories d’une organisation complexe cherchant à équilibrer ses différentes composantes. Or l’Église n’est pas une administration dont il faudrait distribuer équitablement les pouvoirs.
Elle est une communion dans laquelle existent des responsabilités différentes, des charismes différents et des autorités différentes.
Cela ne signifie nullement défendre une toute-puissance de l’évêque. Les instituts religieux disposent d’une autonomie légitime qu’il faut précisément protéger. Un dominicain, un bénédictin ou un franciscain n’est pas simplement un agent pastoral disponible pour répondre au manque de prêtres d’un diocèse. Chaque famille religieuse possède une histoire, une règle, un gouvernement et un charisme propres. Cette liberté a extraordinairement fécondé l’Église au cours des siècles. L’équilibre catholique consiste justement à maintenir ensemble l’autorité de l’évêque et la liberté des charismes sans absorber l’une dans l’autre.
Le problème devient particulièrement concret lorsqu’un institut vieillissant ferme une maison ou doit disposer de son patrimoine. Le dialogue avec l’évêque est nécessaire ; il ne saurait pour autant abolir les droits propres de l’institut. C’est donc la traduction juridique de ce rapport qui sera déterminante. Une « coresponsabilité différenciée » qui oblige celui qui gouverne à écouter davantage, à respecter les charismes et à expliquer certaines décisions peut incontestablement servir la communion. Mais si elle devait progressivement transformer les organes consultatifs en lieux de partage institutionnel de l’autorité, la question serait d’une autre nature.
La future révision devra donc tenir ensemble plusieurs exigences : protéger les religieux sans affaiblir l’évêque, favoriser la participation sans instaurer un parlementarisme ecclésial, reconnaître les laïcs sans transformer les différentes vocations en catégories représentatives revendiquant chacune une part du gouvernement.
Car la question ultime n’est pas de savoir comment redistribuer le pouvoir dans l’Église. Elle est de savoir comment exercer chrétiennement l’autorité : une autorité reçue comme une charge, vécue comme un service et dont celui qui la reçoit demeure personnellement responsable. La synodalité peut certainement aider cette autorité à mieux s’exercer. Elle ne saurait devenir, presque imperceptiblement, le moyen d’en changer la nature.


