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[Vidéo] Sainte Marie-Madeleine instrumentalisée par le féminisme contre le « patriarcat » : la voilà « ni pute, ni soumise »

KIM KARDASHIAN en Marie Madeleine par David La Chapelle ( 2019) - capture écran
KIM KARDASHIAN en Marie Madeleine par David La Chapelle ( 2019) - capture écran
L’histoire des représentations de la sainte devient progressivement une lecture du « patriarcat », du contrôle du corps féminin et de l’émancipation

Par Philippe Marie

Il fallait sans doute s’y attendre. Après avoir été pénitente, contemplative, disciple et « apôtre des apôtres », Marie-Madeleine devait un jour devenir féministe. La voici convoquée au tribunal de notre époque pour témoigner contre le « patriarcat », la domination masculine et une certaine représentation de l’Église.

Le documentaire Marie-Madeleine, une sainte à poil(s), écrit et réalisé par Isabelle Brocard et coproduit par ARTE France et The Film TV, est disponible depuis le 17 septembre. Pendant 27 minutes, il retrace l’évolution de la figure de Marie-Madeleine à travers les textes religieux et l’histoire de l’art, jusqu’aux réinterprétations contemporaines. L’entreprise n’est pas sans intérêt. Elle rappelle notamment une vérité souvent ignorée : les Évangiles ne disent nulle part que Marie de Magdala était prostituée. Saint Luc rapporte que Jésus avait chassé d’elle « sept démons » (Lc 8, 2). Elle accompagne le Christ, demeure présente lors de la Passion, se rend au tombeau et devient témoin du Ressuscité. Dans saint Jean, Jésus lui confie cette mission : « Va trouver mes frères » (Jn 20, 17). Voilà d’abord Marie-Madeleine.

Le documentaire montre comment la tradition occidentale a rapproché Marie de Magdala, Marie de Béthanie et la pécheresse anonyme qui oint les pieds de Jésus. Une identification ancienne, puissamment fixée en Occident par saint Grégoire le Grand au VIe siècle. Le film s’intéresse également à l’érotisation artistique de Madeleine : longue chevelure, corps de pénitente, nudité au désert. La question est légitime : comment une femme dont les Évangiles ne disent jamais qu’elle fut prostituée est-elle devenue l’une des figures les plus sensuelles de l’iconographie chrétienne ?

Mais l’analyse historique glisse progressivement vers une grille de lecture très contemporaine : « patriarcat », domination masculine, contrôle du corps féminin, hypersexualisation, émancipation. La dernière partie va jusqu’à établir un parallèle avec le combat des femmes iraniennes.

C’est ici que l’exercice atteint ses limites. Appliquer les catégories sociologiques et politiques du XXIe siècle à des sociétés antiques, médiévales ou modernes conduit rapidement à l’anachronisme. Plutôt que d’expliquer ce que signifient conversion, pénitence et pardon dans la théologie chrétienne, le documentaire regarde trop souvent ces réalités sous le soupçon de la soumission féminine. ARTE présente d’ailleurs ce parcours comme allant des « réécritures misogynes de l’Église » à la « récente revanche » de Marie-Madeleine.

Revanche contre qui ? Contre l’Église qui la vénère depuis des siècles ? Contre une tradition qui lui a consacré sanctuaires, liturgie et chefs-d’œuvre ? Contre cette même Église dont le pape François a élevé, en 2016, sa mémoire liturgique au rang de fête ?

Le parti pris devient particulièrement explicite lorsque le commentaire affirme :

« Après un 19e siècle où elle aura été à la fois très pute et très soumise et surtout tellement repentante que c’est un miracle qu’elle ait encore des genoux, il est grand temps qu’elle se redresse, Madeleine, voire qu’elle reprenne la parole. »

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Au-delà de la vulgarité volontaire, le procédé est révélateur. Ce ne sont plus seulement certaines représentations artistiques qui sont interrogées : c’est la pénitence elle-même qui devient objet d’ironie. Les genoux usés à force de repentir prêtent à sourire ; « se redresser » devient la métaphore de la libération. Or, pour un chrétien, s’agenouiller devant Dieu n’est pas s’humilier devant un homme. La pénitence n’est pas un instrument de domination masculine : elle est reconnaissance du péché, accueil de la miséricorde et conversion. Pierre pleure après avoir renié le Christ. Paul tombe à terre sur le chemin de Damas. François d’Assise et Charles de Foucauld ont eux aussi connu conversion et pénitence. Faudrait-il y voir les ravages du « patriarcat » ?

Sans grande surprise, Télérama a particulièrement goûté l’exercice. Le magazine présente le documentaire comme un « bijou d’érudition et d’humour » mettant à l’honneur une sainte « ni pute, ni soumise ».

Il fallait donc apparemment attendre 2026 pour comprendre Marie-Madeleine : deux mille ans d’exégèse, de théologie, de mystique et d’art chrétien trouvaient encore leur accomplissement dans un slogan. L’érudition du travail iconographique peut être reconnue. Mais elle n’immunise pas contre l’anachronisme. Surtout, présenter Madeleine comme une femme qui devrait enfin « se redresser » et « reprendre la parole » oublie un détail considérable : elle n’a pas attendu 2026 pour parler.

Elle suit le Christ. Elle demeure lorsque d’autres s’enfuient. Elle cherche son Seigneur au tombeau. Le Ressuscité l’appelle par son nom : « Marie ! », puis lui confie l’annonce de sa Résurrection. Il est difficile d’imaginer parole plus considérable.

Une récupération en chasse une autre

Voilà finalement le paradoxe. Le documentaire entend montrer comment les siècles ont projeté leurs conceptions de la femme sur Marie-Madeleine, mais finit par lui appliquer celles de notre époque : « patriarcat », émancipation, contrôle des corps, domination masculine et « reprise de parole ». Une récupération en chasse une autre. À peine Madeleine arrachée aux représentations supposément patriarcales du passé, la voilà rhabillée aux couleurs du féminisme contemporain.

Et puisque Télérama choisit le registre de l’humour, permettons-nous cette remarque : pour célébrer une Marie-Madeleine enfin délivrée des caricatures dont les hommes l’auraient affublée, la présenter comme « ni pute, ni soumise » constitue tout de même une singulière manière de lui rendre sa dignité.

Marie-Madeleine mérite mieux. Il suffit de la rendre aux Évangiles : une femme libérée par le Christ, fidèle dans l’épreuve et envoyée annoncer l’événement qui a changé l’histoire du monde : le Christ est ressuscité.

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