Par Phillippe Marie
Il aurait eu cent ans aujourd’hui. Ce jeudi 17 septembre, à 18 heures, Monseigneur Laurent Ulrich préside à Notre-Dame de Paris une messe pour le centenaire de la naissance du cardinal Jean-Marie Lustiger. Deux journées de colloque, à l’Institut de France puis au Collège des Bernardins, sont également consacrées à sa pensée et à son héritage. L’occasion dépasse largement la commémoration. Elle rappelle une époque où l’archevêque de Paris n’était pas seulement le pasteur d’un grand diocèse : il constituait l’une des voix catholiques majeures du pays.
Né Aron Lustiger à Paris le 17 septembre 1926 dans une famille juive d’origine polonaise, baptisé à quatorze ans à Orléans, il fut marqué à jamais par la déportation de sa mère, arrêtée en septembre 1942 puis assassinée à Auschwitz. Il ne considéra jamais son baptême comme l’effacement de ses origines juives. Cette histoire singulière devait donner à sa réflexion sur Israël, l’Église et le mystère de l’Alliance une profondeur particulière.Ordonné prêtre le 17 avril 1954, aumônier des étudiants de la Sorbonne, directeur du Centre Richelieu à partir de 1959, curé de Sainte-Jeanne-de-Chantal en 1969, il fut nommé évêque d’Orléans par Jean-Paul II en novembre 1979. Quinze mois plus tard, le pape l’appelait à Paris. Il succéda au cardinal François Marty en 1981 et reçut la pourpre cardinalice le 2 février 1983.
Lustiger construisait
Les dates parlent d’elles-mêmes.
Radio Notre-Dame est lancée en août 1981. L’École des responsables apparaît en 1982, l’École cathédrale et la Maison Saint-Augustin en 1984. Le Séminaire de Paris ouvre sa première maison en 1985. La Fondation Notre-Dame est créée dans le sillage de la loi sur le mécénat votée en 1987. À partir de 1990, Lustiger lance notamment la Fraternité missionnaire des prêtres pour la ville. Puis viennent les Journées mondiales de la jeunesse de Paris en août 1997, qui réunissent Jean-Paul II et une jeunesse catholique que beaucoup avaient décrite comme disparue. En décembre 1999 naît KTO. Dans les dernières années de son épiscopat prend également forme le projet du Collège des Bernardins. Entre-temps, le cardinal est devenu une personnalité intellectuelle française. Le 15 juin 1995, il est élu à l’Académie française, au fauteuil du cardinal Albert Decourtray.
Il fallait évidemment un tempérament peu ordinaire pour mener tout cela. Et ce tempérament fut abondamment critiqué.
Lustiger fut décrit comme autoritaire, centralisateur, cassant parfois, extrêmement sûr de ses intuitions. Son gouvernement provoqua des résistances dans son propre clergé comme au sein de l’épiscopat français. Sa proximité avec Jean-Paul II, sa conception exigeante du ministère sacerdotal et sa volonté de contourner certaines habitudes ecclésiastiques françaises ne lui firent pas que des amis. Mais on pouvait combattre Lustiger précisément parce que Lustiger existait.
Il avait une pensée, une parole, une conception de l’Église et les moyens de les traduire en institutions. Et ce n’est certainement pas Monseigneur Matthieu Rougé, aujourd’hui évêque de Nanterre, qui nous contredira : il fut le secrétaire particulier du cardinal Lustiger de 2000 à 2003 et connut de près cette personnalité hors norme, son exigence comme sa puissance de travail. Monseigneur Lustiger ne se contentait pas d’administrer l’affaiblissement du catholicisme : il voulait évangéliser une société dont il avait parfaitement compris la sécularisation.
Et Paris aujourd’hui ?
C’est ici que le centenaire prend une résonance singulière. Il ne s’agit évidemment pas de demander à Mgr Laurent Ulrich de devenir un nouveau Lustiger, il est de toute façon trop tard …. Chaque évêque possède son histoire, son tempérament et ses charismes. Mais Paris manque aujourd’hui d’une figure ecclésiale dont la parole s’impose naturellement dans le débat national. Et, symboliquement, Paris n’a plus de cardinal à sa tête.
Après le cardinal Lustiger, André Vingt-Trois fut archevêque de Paris de 2005 à 2017 et créé cardinal par Benoît XVI en 2007. Depuis son départ, ni Mgr Michel Aupetit, archevêque de 2017 à 2021, ni Mgr Laurent Ulrich, nommé en 2022, n’ont reçu la pourpre. Certes, le cardinalat n’est pas attaché juridiquement au siège de Paris. Aucun archevêque ne possède un droit à la barrette rouge. Mais le contraste est saisissant lorsque le cardinal Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille, occupe aujourd’hui une place centrale dans l’Église de France, tandis que le cardinal François Bustillo, évêque d’Ajaccio, est devenu en quelques années une personnalité catholique connue bien au-delà de la Corse.
Et Paris ?
Paris reste Paris. Notre-Dame demeure l’une des cathédrales les plus célèbres du monde. Son archevêque demeure celui de Notre-Dame de Paris, avec ce que ce siège représente dans l’imaginaire français et dans l’histoire de l’Église. À quelques jours de la venue de Léon XIV, cette réalité apparaîtra avec une évidence particulière. D’autant que la situation autour de Notre-Dame demeure, en coulisses, l’objet de nombreuses interrogations et de spéculations persistantes concernant son organisation future. Il faut distinguer soigneusement les faits établis des rumeurs. Mais cette agitation dit elle aussi quelque chose : la cathédrale restaurée a retrouvé sa splendeur ; l’Église de Paris, elle, cherche encore la voix qui puisse lui correspondre.
Le 5 août 2007, Jean-Marie Lustiger mourait à Paris. Près de vingt ans plus tard, son centenaire ne nourrit pas seulement la nostalgie. Il pose une question. Qui porte aujourd’hui, depuis Paris, une parole catholique susceptible d’être entendue par la France entière ? Lustiger agaçait, décidait, construisait, bousculait. Il avait ses adversaires et ses défauts. Mais personne ne pouvait prétendre ignorer ce que pensait l’archevêque de Paris.
Cent ans après sa naissance, le contraste est saisissant : il fut un temps où Paris avait un cardinal. Et où ce cardinal avait une voix.


