Si certaines associations regrettent de ne pas avoir été représentées, les organisateurs défendent le choix d’un échange personnel, privilégiant la parole et le parcours de chaque victime. Aujourd’hui à 18 heures, c’est l’un des rendez-vous les plus importants, mais aussi les plus discrets, du voyage de Léon XIV en France. L’entretien se déroulera à huis clos, loin des caméras et des grands rassemblements qui accompagnent depuis vendredi la visite du pape.
Pour la première fois, une rencontre avec des victimes figure officiellement au programme d’un voyage apostolique
Cette initiative traduit la volonté de Léon XIV de poursuivre le travail de reconnaissance et de réparation engagé ces dernières années par l’Église. Elle s’inscrit également dans la continuité des mesures adoptées par les évêques de France après la publication du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), en 2021. Toutefois, la préparation de ce rendez-vous a suscité des critiques de la part de certaines associations, qui regrettent de ne pas avoir été directement représentées auprès du souverain pontife.
Une rencontre préparée avec le souci de privilégier la parole des victimes
Dès l’annonce de la venue de Léon XIV en France, plusieurs dizaines de personnes ayant subi des violences sexuelles de la part de prêtres ou de religieux ont exprimé leur souhait de rencontrer le pape. Certaines ont entrepris cette démarche individuellement, d’autres par l’intermédiaire de collectifs constitués au fil des révélations. La préparation de cette rencontre a été confiée à la Conférence des évêques de France et à la Conférence des religieux et religieuses de France. Un groupe de cinq personnes, comprenant deux victimes, a été constitué afin d’organiser les échanges et de déterminer les modalités de cette rencontre.
Monseigneur Gérard Le Stang, évêque d’Amiens et président du Conseil national pour la protection des mineurs, a participé à cette préparation. Selon les explications fournies par l’épiscopat, une quarantaine d’interlocuteurs et de collectifs ont été consultés. Le choix des sept participants repose notamment sur la diversité de leurs parcours, les circonstances des violences subies et les différents milieux ecclésiaux concernés. L’objectif est de permettre au pape de rencontrer personnellement des victimes, dans un cadre suffisamment restreint pour que chacune puisse s’exprimer librement, sans être contrainte par les exigences d’une réunion institutionnelle.
Bétharram : des critiques sur la sélection des participants
Parmi les associations ayant exprimé des réserves figure le principal collectif de victimes de Notre-Dame de Bétharram, dont le porte-parole, Alain Esquerre, regrette que les organisateurs aient privilégié des témoignages individuels plutôt que la représentation des collectifs. Cette question est particulièrement sensible à Lourdes, située à quelques dizaines de kilomètres de l’établissement catholique de Bétharram, au centre d’une importante affaire de violences physiques et sexuelles.
Jean-Marie Delbos, lui-même victime à Bétharram, figure pourtant parmi les sept personnes qui rencontreront Léon XIV. Sa participation permettra au souverain pontife d’entendre directement un témoignage lié à cette affaire. Certaines associations auraient néanmoins souhaité pouvoir présenter collectivement leurs revendications, notamment sur les responsabilités institutionnelles, les procédures de signalement et les réparations.
Ces critiques illustrent les attentes différentes des victimes. Certaines souhaitent avant tout être entendues personnellement par le pape, tandis que d’autres privilégient une démarche collective destinée à obtenir des engagements institutionnels.
Sept personnes aux parcours différents pour témoigner devant le pape
Plusieurs participants ont publiquement révélé leur identité. Outre Jean-Marie Delbos, figurent notamment Véronique Garnier, membre du groupe Foi et Résilience, Jérôme Guillement, victime d’un prêtre en Vendée, Olivier Mardi, victime de Bernard Tartu, ainsi que Bertrand Virieux, victime de l’ancien prêtre lyonnais Bernard Preynat et cofondateur de l’association La Parole libérée. Le groupe comprend également une personne ayant dénoncé des violences attribuées à l’abbé Pierre. Les participants ont tenu à préciser, dans un communiqué commun, qu’ils ne prétendaient représenter ni l’ensemble des victimes ni les associations absentes de cette rencontre.
Leur démarche consiste avant tout à témoigner de leur expérience personnelle et à faire entendre leurs attentes concernant la reconnaissance des faits, les réparations et la prévention de nouvelles violences. Cette diversité de situations doit permettre à Léon XIV de prendre connaissance de plusieurs affaires qui ont profondément marqué l’Église de France.
Pourquoi les évêques ont-ils choisi un entretien à huis clos ?
Pour Mgr Gérard Le Stang, le format retenu répond à une volonté précise : favoriser une parole personnelle et permettre à chaque participant de raconter directement son histoire au souverain pontife. Il ne s’agit pas d’organiser un colloque sur la protection des mineurs, mais de donner à quelques personnes la possibilité de s’entretenir avec le pape dans des conditions propices à l’écoute. Monseigneur Pierre-Antoine Bozo, évêque de La Rochelle et porte-parole de la Conférence des évêques de France, a également expliqué que Léon XIV souhaitait privilégier un échange approfondi avec un petit nombre de personnes plutôt qu’une réunion rassemblant plusieurs dizaines de participants.
Le choix du huis clos doit permettre de préserver la confidentialité des témoignages, de respecter l’intimité des personnes reçues et de favoriser une parole libre. Les responsables ecclésiastiques reconnaissent toutefois les frustrations provoquées par cette sélection. Mgr Le Stang a notamment exprimé sa compréhension envers les personnes qui auraient souhaité s’adresser directement au pape.
À Lourdes, une démarche qui s’inscrit dans le travail engagé par l’Église de France
Le choix de Lourdes possède une signification particulière. C’est dans ce sanctuaire qu’en novembre 2021, après la publication du rapport de la Ciase, les évêques de France s’étaient agenouillés pour demander pardon et exprimer leur engagement dans la lutte contre les violences sexuelles. Depuis, l’Église de France a mis en place plusieurs dispositifs de reconnaissance et de réparation, notamment l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation (Inirr), chargée d’accompagner les victimes et de proposer des mesures adaptées à leur situation.
Des dispositifs d’écoute, de signalement et de prévention ont également été développés dans les diocèses et les communautés religieuses. Ces initiatives constituent des étapes importantes, même si des victimes continuent de demander des évolutions concernant la reconnaissance des responsabilités institutionnelles, les réparations et les mécanismes de prévention.
La question des œuvres du père Marko Rupnik, accusé de violences sexuelles et psychologiques, a également marqué l’actualité du sanctuaire de Lourdes. Les mosaïques réalisées par l’artiste ont été recouvertes, une décision prise par Mgr Jean-Marc Micas, évêque de Tarbes et Lourdes, dans le souci de respecter les personnes qui se déclarent victimes. La rencontre de ce dimanche intervient ainsi dans un sanctuaire où la question des abus et de la place accordée aux victimes fait déjà l’objet d’une réflexion approfondie.
Au-delà des désaccords sur les modalités de sélection, cette rencontre constitue une nouvelle occasion pour le souverain pontife d’entendre personnellement des victimes et de poursuivre le dialogue engagé par l’Église. Elle rappelle également que la reconnaissance des souffrances, l’établissement des responsabilités et la prévention des violences exigent un travail de longue durée, auquel les autorités ecclésiastiques sont appelées à donner des suites concrètes.


