Le 7 août 1936, au commencement de la guerre civile espagnole, le monument du Sacré-Cœur de Jésus du Cerro de los Ángeles, à Getafe, près de Madrid, était détruit à l’explosif. Quelques jours auparavant, des miliciens républicains avaient mis en scène une « exécution » de la statue monumentale du Christ en tirant sur elle.
L’épisode prenait une dimension symbolique particulière : le 30 mai 1919, devant ce même monument, le roi Alphonse XIII avait solennellement consacré l’Espagne au Sacré-Cœur de Jésus.
La photographie est devenue l’une des images les plus saisissantes de la violence antireligieuse des premiers mois de la guerre civile espagnole. Devant l’immense représentation du Sacré-Cœur, plusieurs hommes armés prennent position comme les membres d’un peloton d’exécution. Leurs fusils sont dirigés vers le Christ.La scène ne surgit pourtant pas de nulle part. Pour en comprendre la portée, il faut remonter dix-sept ans en arrière.
Le 30 mai 1919, Alphonse XIII se rend au Cerro de los Ángeles pour inaugurer le monument conçu par l’architecte Carlos Maura Nadal et le sculpteur Aniceto Marinas y García. Les archives photographiques du Patrimonio Nacional conservent plusieurs documents de cette cérémonie, dont des images du souverain et de la reine Victoria Eugenia arrivant au Cerro et de la famille royale pendant l’acte de consécration.
Ce jour-là, l’Espagne est solennellement consacrée au Sacré-Cœur de Jésus par la voix du roi. Alphonse XIII prononce notamment cette invocation : « Régnez dans le cœur des hommes, au sein de leurs foyers […] et dans nos lois et institutions. » Le monument matérialise ainsi une conception explicitement catholique de la nation, dans laquelle la dévotion au Sacré-Cœur dépasse la piété privée pour prendre une dimension publique.
De la consécration à la destruction
Dix-sept ans plus tard, le contexte politique a radicalement changé. Le soulèvement militaire des 17 et 18 juillet 1936 ouvre la guerre civile. Dans la zone républicaine, l’effondrement partiel de l’autorité publique s’accompagne d’une vague de violences révolutionnaires et anticléricales : membres du clergé et religieux sont assassinés, tandis que des églises, couvents, images et objets sacrés sont détruits ou profanés. C’est dans ce contexte que le Cerro de los Ángeles est pris pour cible.
Il convient toutefois de distinguer deux événements souvent confondus. Il y eut d’abord la célèbre mise en scène au cours de laquelle des miliciens tirèrent sur l’effigie du Christ. Puis vint la destruction matérielle de l’ensemble monumental.
Sur ce second point, la date est établie par le sanctuaire : le monument fut détruit le 7 août 1936. Particularité du calendrier, cette journée était le premier vendredi du mois, jour traditionnellement associé dans la spiritualité catholique à la dévotion réparatrice au Sacré-Cœur. Les explosifs eurent raison de l’imposante construction inaugurée en 1919.
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La photographie des hommes tirant sur le Christ possède une portée différente de celle d’une simple opération de démolition.Détruire un monument peut répondre à une logique militaire, politique ou révolutionnaire. Mais placer une représentation du Christ devant ce qui ressemble délibérément à un peloton d’exécution introduit une dimension supplémentaire : l’image religieuse est symboliquement traitée comme une personne et comme un ennemi.C’est précisément ce qui explique la puissance historique de cette photographie.
Elle s’inscrit dans le phénomène plus large de l’iconoclasme : lorsque les conflits politiques atteignent les représentations sacrées, ce ne sont plus seulement des pierres ou des sculptures qui sont visées, mais ce qu’elles signifient pour la communauté qui les vénère. Au Cerro de los Ángeles, cette dimension était d’autant plus évidente que le monument avait été directement associé, depuis 1919, à la consécration nationale au Sacré-Cœur.
Après la guerre, la décision fut prise d’élever un nouveau monument. Sa construction débuta en 1944 selon le projet des architectes Pedro Muguruza et Luis Quijada Martínez. La nouvelle statue du Sacré-Cœur, haute de 11,50 mètres, fut réalisée par Aniceto Marinas ; l’ensemble monumental fut inauguré en 1965, avant l’ouverture de la crypte dix ans plus tard. Mais les traces de 1936 n’ont pas été entièrement effacées.
Face au monument reconstruit demeurent les vestiges de l’ancien ensemble. Dans une lettre pastorale consacrée au Cerro de los Ángeles, le diocèse de Getafe rappelle explicitement la présence de ces ruines ainsi que « le souvenir de l’image fusillée ». Cette conservation donne aujourd’hui au lieu une valeur mémorielle singulière. Le nouveau monument ne remplace pas complètement l’ancien : les pierres détruites demeurent comme témoins de l’événement.Quatre-vingt-dix ans après le 7 août 1936, le Cerro de los Ángeles conserve ainsi les deux faces d’une même histoire : celle de la consécration de 1919 et celle de la destruction de 1936.
Entre les deux se trouve une photographie devenue document historique : celle d’hommes qui, au milieu d’une guerre civile, ne se contentèrent pas d’abattre un monument, mais choisirent de mettre symboliquement le Christ devant un peloton d’exécution.


