Vingt ans après la fondation de l’Institut avec le soutien de Benoît XVI, le prêtre ne cache ni ses convictions ni ses inquiétudes sur la place réservée aujourd’hui à la liturgie traditionnelle dans l’Église. Mais il récuse l’idée d’un catholicisme tourné vers le passé et insiste au contraire sur ce qu’il observe auprès des nouvelles générations : une recherche du sacré, de la doctrine et d’une foi assumée sans complexe.
Tribune Chrétienne : L’Institut du Bon-Pasteur fête ses 20 ans. Quelle était l’intuition fondamentale de sa création en 2006 ?
Abbé Matthieu Raffray : L’intuition fondamentale des cinq prêtres fondateurs de l’IBP (les abbés Laguérie, Aulagnier, de Tanouarn, Héry et Forestier), soutenus en cela par le pape Benoît XVI, qui a signé le décret de fondation de l’Institut, était que l’on pouvait être traditionnel de plein droit dans l’Église, être attaché intégralement à la liturgie traditionnelle et aux pédagogies traditionnelles de l’Église, sans que personne ne puisse remettre en cause, à cause de cela, notre légitime appartenance à l’unique Église catholique et romaine.
Tribune Chrétienne : Vingt ans plus tard, cette question demeure pourtant très présente.
Abbé Matthieu Raffray : L’époque du pape Benoît XVI semble en effet désormais un peu lointaine sous cet aspect, mais il a affirmé, avec toute la force de son autorité pontificale, le droit inaliénable des fidèles et des prêtres à pouvoir célébrer ou recevoir les sacrements selon les formes traditionnelles. Certains veulent s’y opposer aujourd’hui, mais ils se mettent ainsi en porte-à-faux vis-à-vis de ce droit qui avait été reconnu par Benoît XVI. Cela créé une injustice, ou du moins un sentiment d’injustice, chez de nombreuses familles catholiques qui se sentent lésées sans raison.
Tribune Chrétienne : Beaucoup de fidèles attachés à la liturgie traditionnelle attendaient un geste rapide de Léon XIV après le pontificat de François. Êtes-vous déçu ?
Abbé Matthieu Raffray : Je pense au contraire que le temps long est gage de prudence. Le Pape prend son temps sur cette question et il fait bien, parce que le problème est très complexe : le cas des communautés traditionnelles n’est pas le même que celui des prêtres diocésains, celui des monastères n’est pas le même que celui des prêtres séculiers, etc. Il ne s’agit donc pas tellement de régler les choses à la va-vite, sans prendre en compte tous ces aspects, par un texte qui prétendrait régler la question une fois pour toutes. Pour moi, la question principale est de remettre la Tradition – la ritualité et la sacralité de ses rites, son exigence doctrinale et sa sagesse pastorale – au centre et au service de toute l’Église.
Le seul texte du pape Léon XIV sur ce sujet est l’appel qu’il a adressé aux évêques de France lors de leur dernière Assemblée plénière à Lourdes : il leur a demandé de faire preuve de paternité et de bienveillance dans l’accueil de ceux qui sont liés à la liturgie traditionnelle. Cela me semble être un geste fort !
Tribune Chrétienne : Mais il y a eu peu de réaction de la part des évêques de France…
Certains évêques français ont toujours fait preuve de paternité et de bienveillance, il est important de le souligner ! Certains autres, peut-être pour répondre à l’appel du Pape, ont montré quelques assouplissements, parfois assez discrètement, par exemple en autorisant de nouveau les mariages ou les baptêmes dans le rite traditionnel. Malheureusement, d’autres sont un peu acharnés et on ne comprend pas très bien pourquoi.
Tribune Chrétienne : Vous avez notamment réagi aux critiques très sévères formulées récemment contre les fidèles attachés à la messe traditionnelle. Que constatez-vous sur le terrain ?
Abbé Matthieu Raffray : À la lecture d’un texte récemment écrit par un évêque sur ce sujet, j’ai en effet ressenti beaucoup de violence, et malheureusement aussi un certain manque de lucidité. Car tous les jeunes que je rencontre, qui se tournent vers la foi, sont indifférents à ces combats d’arrière-garde qu’ils ne comprennent pas. Lorsqu’ils vont à la messe traditionnelle, beaucoup trouvent cela très beau, et ils aiment le sacré qui y est manifestement présent. Ils ne comprennent absolument pas pourquoi ceux qui l’apprécient sont traités comme des catholiques de seconde zone, des infréquentables à peine tolérés.
Nous constatons une vraie vitalité de la liturgie traditionnelle parce que les jeunes sont en recherche de sacré, de ritualité, de ce qui a sanctifié les générations et les siècles passés. Il ne faudrait pas que certains évêques, par idéologie, se coupent de ces âmes qui ont soif de Dieu, et les rejettent pour d’incompréhensibles blocages.
Tribune Chrétienne : Votre présence sur les réseaux sociaux touche justement énormément de jeunes. Comment l’expliquez-vous ?
Abbé Matthieu Raffray : Je pense que c’est totalement providentiel. Il y avait un manque, un vide à combler et je ne m’y attendais pas du tout. Mon parcours était plutôt celui d’un professeur d’université, qui allait donner des conférences de théologie ou de philosophie médiévale devant quelques dizaines de spécialistes !
Mais il existe visiblement aujourd’hui un vrai besoin. Les jeunes recherchent un enseignement et une affirmation de la foi qui n’a pas peur de son ombre et qui répond avec franchise, sans détour, à leurs questions. La sagesse millénaire de l’Église, ce que nous appelons la Tradition, a en effet des réponses pertinentes aux questions de l’homme moderne.
Au lieu de toujours s’excuser ou de se cacher derrière une certaine repentance, derrière la laïcité, le multiculturalisme ou le drapeau du dialogue, on attend des pasteurs qu’ils disent la foi de l’Église sans l’affaiblir, sans honte et même avec joie et fierté.
Tribune Chrétienne : On accuse régulièrement certains jeunes catholiques d’être davantage « identitaires » que catholiques. Que leur répondez-vous ?
Abbé Matthieu Raffray : Il faut savoir écouter les critiques de ses opposants, parce qu’il peut toujours y avoir quelque chose de vrai dans ce qu’ils dénoncent, au moins un danger ou un piège à éviter. Il faut en effet protéger une certaine jeunesse, ardente, des excès qui pourraient la guetter.
Mais comme certains reviennent à la foi parce qu’ils ont perdu un proche, d’autres après une grave dépression, nombreux sont ceux qui aujourd’hui franchissent le pas d’une église parce qu’ils sont attachés à l’histoire de la France chrétienne, à ses valeurs et à son identité chrétienne. Tous ces parcours doivent être accueillis et respectés : il n’y a pas un chemin qui vaut mieux qu’un autre pour mener vers le Christ. Et mon rôle de prêtre reste le même devant toute personne : lui donner les secours de la grâce et de la doctrine chrétienne, ce qui implique parfois de le corriger, le modérer.
Tribune Chrétienne : Vous avez également une remarque assez sévère à l’égard de La Croix sur ces questions.
Abbé Matthieu Raffray : Oui, en effet, parce qu’il semble, si on lit La Croix ces derniers temps, que le problème principal des jeunes catholiques serait leur zèle, ou leur attachement à la France chrétienne. On a même lu dans ce journal qu’il fallait se méfier de ces « fausses conversions ». Et bien j’aimerais que La Croix mette autant de vitalité à dénoncer toutes les hérésies, toutes les erreurs, toutes les déviances et toutes les infidélités à la foi chrétienne. Sur l’euthanasie, par exemple, je ne crois pas que La Croix ait été un fer de lance. En fin de compte, il est facile d’accuser et de prendre les choses par le petit bout de la lorgnette, afin de grossir les défauts, mais beaucoup de nouveaux chrétiens se sentent blessés, incompris, méprisés, par ceux-là même qui devraient les accueillir et les accompagner, et qui sont pourtant les premiers à parler d’accueil et d’ouverture… pour les autres.
Tribune Chrétienne : Le 5 septembre, vous célébrerez donc les 20 ans de l’Institut du Bon-Pasteur au château de Courtalain. Quel esprit voulez-vous donner à cette journée ?
Abbé Matthieu Raffray : Nous avons voulu organiser en France un événement populaire – tandis qu’à Rome, quelques jours plus tard, nous organiserons un Te Deum solennel, en présence de plusieurs cardinaux et évêques qui soutiennent l’IBP.
L’une des grandes réussites de l’Institut du Bon Pasteur, en effet, est d’avoir mis la liturgie traditionnelle à la disposition de tout un chacun. Être traditionaliste, ce n’est pas être nostalgique d’un temps passé ni défendre quelque chose de bourgeois réservé à une petite élite. Je pense au contraire que la grave blessure de l’Église de France, ces cinquante ou soixante dernières années, est d’avoir laissé de côté les classes populaires, en proposant une vision très élitiste et intellectuelle de la religion, sous prétexte d’évoluer et de devenir plus mature.
C’est aussi par les rituels, par le retour aux traditions locales, aux kermesses et aux pardons, que les gens reviendront sur les bancs de leurs églises, dans les campagnes comme dans les faubourgs. Cette journée sera donc ouverte à tous les catholiques, à ceux qui veulent découvrir la messe traditionnelle, mais aussi aux curieux qui souhaitent voir ce qu’est une ambiance chrétienne et familiale.
Tribune Chrétienne : Où en est aujourd’hui l’Institut ?
Abbé Matthieu Raffray : Nous sommes aujourd’hui 65 prêtres présents dans 12 pays. Notre grand défi est que notre séminaire de Courtalain – le seul séminaire traditionnel en France – accueille actuellement 45 séminaristes, de 10 nationalités, auxquels vont s’ajouter 20 nouvelles entrées au début du mois d’octobre, dont cinq Français supplémentaires. Nous sommes donc en pleine croissance, et nous en rendons grâce à Dieu ! N’hésitez pas d’ailleurs à soutenir la formation de ces futurs prêtres par votre don sur le site www.seminairesaintvincent.fr : votre aide nous est indispensable !
Tribune Chrétienne : Trois semaines plus tard, Léon XIV sera en France. Vous appelez les jeunes attachés à la Tradition à venir à sa rencontre ?
Abbé Matthieu Raffray : Bien sûr, et avec force ! J’appelle notamment tous les jeunes tradis à s’inscrire auprès de Notre-Dame de Chrétienté, qui recherchait encore récemment des volontaires pour aider à l’organisation.
J’attends vraiment de la venue du Pape qu’il ait des mots forts d’encouragement et d’espérance pour tous ces jeunes qui se tournent vers la foi actuellement, et pour tous ceux qui hésitent encore : qu’il leur crie comme Jean-Paul II : « N’ayez pas peur », car vivre en chrétien dans notre monde est loin d’être facile. J’espère aussi qu’il soutienne, même discrètement, tous ceux qui aiment la liturgie traditionnelle, afin que cessent enfin en France ces déchirures, qui sont trop souvent des souffrances inutiles et des obstacles à la Mission.
Une journée ouverte à tous à Courtalain
La célébration des 20 ans de l’Institut du Bon-Pasteur aura lieu samedi 5 septembre 2026 au château de Courtalain, en Eure-et-Loir. Une messe solennelle sera célébrée à 10 h 30 en l’église paroissiale Saint-Jean-Baptiste. La journée comprendra également conférences, restauration, kermesse familiale et, le soir, une veillée de chants autour du feu. Il sera possible de loger sur le domaine ou de venir avec une tente. Tous les renseignements se trouvent sur le site www.institutdubonpasteur.org
Propos recueillis par Philippe Marie


