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L’Encyclique « Magnifica humanitas » n’est pas un manifeste militant : le pape Léon XIV dénonce une crise spirituelle avant d’être technologique

Léon XIV- Depositphotos
Léon XIV- Depositphotos
Alors que certains commentaires dont ceux de Jean-Luc Mélenchon, voient dans la première encyclique de Léon XIV une simple réflexion sur les biens communs numériques ou la régulation économique de l’intelligence artificielle, le texte pontifical pose une question beaucoup plus fondamentale : que devient l’homme lorsqu’il prétend se passer de Dieu et redéfinir lui-même sa propre nature ?

À peine publiée, l’encyclique Magnifica humanitas suscite déjà de nombreux commentaires. Certains y voient une dénonciation du capitalisme numérique, d’autres un plaidoyer pour davantage de régulation, d’autres encore un soutien aux mouvements contestant l’expansion de l’intelligence artificielle. Ces lectures contiennent une part de vérité, mais elles risquent également de passer à côté de l’essentiel.

Car Magnifica humanitas n’est pas un manifeste militant.

Le pape Léon XIV ne signe ni un programme politique, ni un tract idéologique, ni un appel à la décroissance technologique. Il fait ce que l’Église a toujours fait lorsqu’elle est confrontée à une transformation majeure de la civilisation : rappeler la vérité sur l’homme.Depuis plusieurs décennies, le débat sur l’intelligence artificielle est souvent enfermé dans une opposition simpliste. D’un côté, les enthousiastes qui promettent un avenir radieux grâce à la technologie. De l’autre, ceux qui voient dans l’IA une menace absolue qu’il faudrait combattre ou interdire. L’originalité de Léon XIV est précisément de refuser cette alternative.

L’Église n’a jamais condamné le progrès en tant que tel. Léon XIII, Pie XII, saint Jean-Paul II, Benoît XVI ou François ont tous reconnu que la science et la technique pouvaient contribuer authentiquement au développement humain lorsqu’elles demeuraient au service de la personne. Comme le rappelait Benoît XVI dans Caritas in veritate, la technique est une expression de l’intelligence humaine, elle-même don de Dieu.Le problème surgit lorsque la technique prétend devenir son propre fondement moral.C’est pourquoi l’encyclique ne se limite jamais à une réflexion sur les outils numériques. Elle s’interroge sur le regard que notre civilisation porte désormais sur l’homme lui-même. L’intelligence artificielle n’est finalement que le révélateur d’une crise plus profonde.Cette crise est d’abord spirituelle.

À travers de nombreux passages du texte, Léon XIV met en garde contre une société qui tend à mesurer toute chose à l’aune de l’efficacité, de la performance, de la vitesse et de l’utilité immédiate. Dans un tel système, la personne humaine risque progressivement d’être évaluée selon les mêmes critères que les machines qu’elle produit.Or l’homme n’est pas une machine.Il n’est pas davantage un ensemble de données, un algorithme biologique ou un simple producteur de performances. La vision chrétienne de l’homme repose sur une vérité radicalement différente : chaque personne possède une dignité intrinsèque parce qu’elle est créée à l’image de Dieu.

C’est sans doute ici que certaines lectures contemporaines de l’encyclique apparaissent incomplètes. Beaucoup insistent sur les dimensions économiques, écologiques ou sociales du texte, mais oublient parfois son fondement théologique. La dignité humaine n’est pas le produit d’un consensus politique. Elle ne dépend ni de l’utilité sociale ni des capacités intellectuelles. Elle découle directement de la création et de la vocation surnaturelle de l’homme.

Cette perspective traverse toute la doctrine sociale de l’Église depuis plus d’un siècle. Lorsque Léon XIV parle de justice, de responsabilité ou de bien commun, il ne s’inscrit pas dans une logique purement humaniste. Il rappelle que la société ne peut être véritablement humaine que lorsqu’elle reconnaît la transcendance de la personne.

Les premières réactions politiques illustrent d’ailleurs ce risque de réduction du texte pontifical à une simple réflexion sur l’organisation économique des technologies. Jean-Luc Mélenchon a ainsi retenu principalement les passages consacrés à l’appropriation privée du savoir humain, y voyant une confirmation de sa théorie de la « noosphère » comme bien commun mondial. Le dialogue entre croyants et non-croyants est évidemment légitime, et l’encyclique elle-même invite à une réflexion ouverte. Mais réduire Magnifica humanitas à une réflexion sur la propriété du savoir ou sur la gouvernance des données revient à passer à côté de son ambition profonde.

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Léon XIV ne cherche pas d’abord à savoir qui possédera l’intelligence artificielle. Il s’interroge sur ce que l’intelligence artificielle est en train de faire de l’homme lui-même.Car la question centrale n’est pas celle de la propriété des algorithmes mais celle de la vérité de la personne humaine.

C’est sans doute l’une des différences fondamentales entre la vision chrétienne et certaines approches contemporaines, qu’elles soient libérales ou collectivistes. Beaucoup cherchent avant tout à savoir comment répartir le pouvoir produit par la technologie. Léon XIV pose une question plus radicale : quel usage de ce pouvoir est compatible avec la vérité sur l’homme ? L’histoire a montré qu’une technologie n’est pas nécessairement humanisante parce qu’elle est publique, pas plus qu’elle ne l’est parce qu’elle est privée. Une société qui perd le sens de la personne humaine peut aussi bien mettre la technique au service du marché qu’au service d’un projet politique prétendument émancipateur. Dans les deux cas, le risque demeure le même : voir l’homme devenir le matériau d’un système qu’il ne maîtrise plus.

Mais l’encyclique va encore plus loin. Derrière les promesses de l’intelligence artificielle se dessine parfois un rêve beaucoup plus ancien : celui d’une humanité qui n’aurait plus besoin ni de limites, ni de tradition, ni même de Dieu. Comme les bâtisseurs de Babel, notre époque nourrit la tentation de s’élever par ses propres moyens jusqu’à une forme de toute-puissance. La machine devient alors non plus un outil, mais le symbole d’une autosuffisance civilisationnelle. Or l’Écriture montre que Babel n’est pas seulement un épisode historique. C’est une tentation permanente du cœur humain.

Sous cet angle, l’intelligence artificielle apparaît comme l’une des expressions les plus abouties du mythe moderne du progrès illimité. Depuis deux siècles, l’Occident nourrit la conviction que chaque innovation constitue nécessairement un progrès. Léon XIV vient briser ce réflexe intellectuel. Le progrès n’est pas une accumulation de puissance. Il est une croissance dans le bien. Une société capable de produire des intelligences artificielles toujours plus performantes mais incapable de protéger les plus faibles, de transmettre la foi ou de reconnaître la dignité de toute vie humaine ne progresse pas réellement. Elle devient simplement plus puissante.L’encyclique semble également adresser une critique implicite à ce que certains auteurs qualifient désormais de « religion technologique ». Les promesses autrefois associées au salut, à la rédemption ou à la vie éternelle sont progressivement transférées vers l’innovation.

Là où le christianisme annonce le salut par la grâce, certains courants transhumanistes promettent désormais le salut par l’algorithme. Là où l’Évangile parle de résurrection, ils parlent d’immortalité numérique. Derrière le vocabulaire scientifique réapparaissent ainsi d’anciennes aspirations spirituelles, mais privées de Dieu.

Cette analyse permet de comprendre pourquoi Léon XIV prend également ses distances avec certaines promesses transhumanistes accompagnant le développement de l’intelligence artificielle. Derrière les discours sur l’« homme augmenté », sur le dépassement des limites biologiques ou sur l’avènement d’une intelligence supérieure, le pape perçoit une vieille tentation spirituelle. Cette tentation est aussi ancienne que l’humanité elle-même.

Elle traverse le récit de la Genèse lorsque le serpent promet à Adam et Ève qu’ils deviendront « comme des dieux ». Elle réapparaît dans la tour de Babel lorsque les hommes prétendent atteindre le ciel par leurs propres forces. Elle ressurgit aujourd’hui sous des formes technologiques inédites mais selon une logique identique : croire que le salut peut être produit par la puissance humaine.Léon XIV rappelle au contraire que les limites de notre condition ne sont pas nécessairement des défauts à corriger. Elles font partie de la vérité de l’homme.

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Dans une époque fascinée par l’accélération permanente, cette réhabilitation de la limite apparaît profondément contre-culturelle. Là où notre civilisation célèbre sans cesse la rupture, l’innovation et le dépassement, l’encyclique rappelle la valeur du discernement, de la prudence et de la sagesse.

La véritable inquiétude de Léon XIV n’est d’ailleurs pas qu’un ordinateur finisse un jour par penser comme un homme. Elle est que l’homme finisse par se penser lui-même comme un ordinateur. Lorsque la mémoire devient une base de données, lorsque l’intelligence devient un calcul, lorsque les relations humaines deviennent des flux d’informations, lorsque l’enfant lui-même est envisagé comme un projet à optimiser, quelque chose de fondamentalement humain disparaît. Le danger ultime de l’intelligence artificielle n’est peut-être pas l’apparition d’une machine consciente, mais la disparition progressive de l’homme conscient de sa propre dignité.Cette approche explique également pourquoi le pape refuse les slogans simplistes. Certains auraient souhaité des appels plus radicaux, des interdictions immédiates ou des mots d’ordre politiques plus offensifs. Mais telle n’est pas la mission du magistère. Le rôle du pape n’est pas de se substituer aux gouvernements ou aux experts. Il est d’éclairer les consciences à la lumière de l’Évangile.

En cela, Magnifica humanitas s’inscrit dans la grande tradition des encycliques sociales. Comme Rerum novarum face à la révolution industrielle ou Centesimus annus face aux bouleversements du XXe siècle, elle cherche moins à fournir des solutions techniques qu’à rappeler les principes permanents qui doivent guider l’action humaine.

La véritable question soulevée par Léon XIV n’est donc pas : « Que va faire l’intelligence artificielle ? » La question est plutôt : « Quel homme voulons-nous demeurer ? »

Car aucune machine, aussi sophistiquée soit-elle, ne pourra aimer, pardonner, se sacrifier, contempler la vérité ou entrer en relation avec Dieu. L’intelligence artificielle peut imiter certaines fonctions de l’intelligence humaine. Elle ne pourra jamais remplacer ce qui constitue le cœur même de la personne.Voilà pourquoi le message central de Magnifica humanitas dépasse largement les débats technologiques du moment. Derrière les algorithmes, les données et les machines, Léon XIV nous invite à redécouvrir une vérité fondamentale : la crise la plus grave de notre temps n’est pas d’abord technologique. Elle est spirituelle.

À travers Magnifica humanitas, Léon XIV ne cherche pas seulement à encadrer une révolution technologique. Il adresse un avertissement à une civilisation entière. Car la question décisive n’est pas de savoir si les machines deviendront un jour semblables aux hommes. La question est de savoir si les hommes accepteront encore d’être des créatures, ou s’ils préféreront devenir les ingénieurs de leur propre dépassement. Derrière l’intelligence artificielle, c’est finalement le vieux combat entre la créature et son Créateur qui réapparaît. Et c’est précisément parce que l’homme risque d’oublier ce qu’il est que l’Église juge nécessaire de lui rappeler, une fois encore, qui il est, d’où il vient et vers Qui il est appelé.

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