Depuis 2000 ans

Léon XIV à Saint-Marin : « La qualité d’une civilisation se mesure non à la puissance de ses moyens, mais au soin qu’elle sait offrir »

Le pape Léon XIV prononçant son discours devant les autorités de la République de Saint-Marin, samedi 22 août 2026. - capture écran
Le pape Léon XIV prononçant son discours devant les autorités de la République de Saint-Marin, samedi 22 août 2026. - capture écran
En visite à Saint-Marin ce samedi 22 août, Léon XIV s’est adressé aux autorités et à la société civile à l’occasion du centenaire des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Le pape a placé la liberté, la défense de la vie « de la conception à la mort naturelle » et le respect de la conscience au cœur de son discours

À Saint-Marin, Léon XIV n’a pas livré un discours diplomatique de circonstance. Le mot autour duquel il a construit son intervention, Libertas, devise de la République, lui a permis de poser une question beaucoup plus fondamentale : qu’est-ce qu’une société véritablement libre ? La réponse du pape s’inscrit directement dans la tradition de la doctrine sociale de l’Église. La liberté n’est pas d’abord la possibilité de s’affranchir de toute limite. Elle suppose une conscience capable de reconnaître la vérité et une personne dont la dignité précède l’État, le marché et les rapports de force. « Il n’y a pas de véritable liberté civile sans liberté personnelle », affirme ainsi Léon XIV, avant de rappeler que cette liberté est ultimement « donnée et garantie par Dieu ».

La référence à saint Thomas More est particulièrement significative. Patron des gouvernants et des hommes politiques, exécuté en 1535 pour avoir refusé de soumettre sa conscience aux exigences d’Henri VIII, il incarne cette frontière que le pouvoir politique ne peut franchir sans devenir oppressif : celle de la conscience formée dans la recherche de la vérité. Mais le passage le plus politique du discours vient ensuite. Léon XIV met en garde contre « l’idolâtrie » qui peut contaminer des projets politiques ou économiques pourtant présentés au nom de la liberté. Le propos touche une contradiction très contemporaine : une société peut multiplier les droits individuels, les capacités techniques et les possibilités de choix tout en devenant moins attentive à la vulnérabilité humaine.

C’est dans ce cadre que le pape formule probablement la phrase centrale de son intervention : « La qualité d’une civilisation se mesure non à la puissance de ses moyens, mais au soin qu’elle sait offrir, à sa capacité de reconnaître l’autre comme un visage et non comme une fonction. »

Cette conception conduit directement Léon XIV sur le terrain de la vie humaine. Le « laboratoire » politique que pourrait constituer Saint-Marin, explique-t-il, doit avoir pour objectif « le soin de l’humain », lequel passe par « la protection de toute vie, à chacune de ses étapes, de la conception à la mort naturelle ».La formulation ne laisse guère de place à l’ambiguïté. Dans une Europe travaillée par les débats sur l’avortement, l’euthanasie, l’assistance au suicide, mais aussi par le vieillissement de la population et la place croissante de la technologie dans la médecine, Léon XIV réaffirme le principe de continuité de la dignité humaine. La valeur d’une existence ne dépend ni de son autonomie, ni de son utilité sociale, ni de son état de santé.

Le pape étend d’ailleurs cette réflexion à la technologie. Celle-ci peut aider l’homme, prévoir, organiser, faciliter le soin. Elle ne doit jamais « dessaisir » l’être humain de sa liberté et de son jugement. Le progrès technique demeure donc un moyen, jamais une définition du progrès humain.

Saint-Marin offre au pape un symbole particulièrement adapté. Ce petit État, fier depuis des siècles de sa liberté politique, devient sous sa plume le terrain d’une réflexion plus vaste : une démocratie ne demeure réellement libre que lorsqu’elle protège la conscience, recherche le bien commun et reconnaît une dignité égale à celui qui possède toute sa force comme à celui qui dépend entièrement des autres.

Discours intégral de Léon XIV en français

« Messieurs les Capitaines-Régents,
illustres Autorités,

Je suis très heureux de visiter votre pays, qui détient le privilège d’être la plus ancienne République du monde, avec une tradition remontant au début du IVe siècle. Je remercie de tout cœur les Capitaines-Régents pour leur aimable invitation et pour l’accueil qui m’a été réservé, dont témoignent également les paroles qu’ils m’ont adressées au nom de tous les citoyens. Ma visite s’inscrit dans le sillage de celles de saint Jean-Paul II, en 1982, et de Benoît XVI, en 2011, et entend confirmer le lien profond qui unit le Titano au Siège apostolique. Un lien ancien en raison d’une longue coexistence historique, mais en même temps récent si l’on considère que ce n’est qu’il y a un siècle, en avril 1926, que furent formalisées les relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la Sérénissime République de Saint-Marin.

Au cours de sa longue histoire, votre République a rendu perpétuellement actuelles les paroles que nous pourrions définir comme le testament spirituel de son Fondateur et qui viennent d’être rappelées : « Relinquo vos liberos ab utroque homine », dont la synthèse apparaît clairement dans la devise Libertas. Un seul mot, mais quelle densité ! Dans le contexte de l’histoire d’un peuple et d’un État, il exprime certainement l’aspiration à s’autodéterminer, à ne pas dépendre d’autres autorités politiques. Mais, en même temps, Libertas signifie beaucoup plus, et c’est sur cela que je voudrais m’arrêter brièvement avec vous.

Tout d’abord, je souhaite souligner qu’il n’y a pas de véritable liberté civile sans liberté personnelle, c’est-à-dire sans le respect et la promotion de la dignité de la personne humaine, dont la liberté est une composante essentielle. Cette liberté est donnée et garantie, en dernière analyse, par Dieu, dont la voix résonne dans la conscience de tout être humain.

Promouvoir la liberté implique de défendre les espaces de la conscience. Et ici, ma pensée va aux nombreux hommes et femmes qui, à toute époque et en tout lieu, sont des martyrs de la liberté précisément parce qu’ils témoignent de la primauté de la conscience. Solidement formés par la recherche de la vérité, ils sont pleinement responsables de leurs décisions et donc libres de tout lien qui ne soit celui, propre à la créature, qui les unit à Dieu. Saint Thomas More, patron des gouvernants et des hommes politiques, est exemplaire à cet égard. Aujourd’hui encore, dans de nombreuses parties du monde, il ne manque pas de personnes qui demeurent fidèles à leur conscience même dans des contextes de forte adversité, témoins de la véritable liberté, celle qui découle du fait d’être fils et filles de Dieu. Avec admiration, nous exprimons notre solidarité à ceux qui, en ce moment, paient personnellement le prix de leur refus de trahir leur conscience.

En outre, la liberté se réalise dans le don, la communion, la rencontre et le dialogue. Elle est comme une plante qui grandit et produit des branches et des feuilles afin d’offrir à tous de l’oxygène, de l’ombre, du parfum, des fruits et de nouvelles semences. Et comment pourrait-il en être autrement, puisqu’elle jaillit de la source qui est l’Amour Un et Trine ? Cette référence théologique pourra peut-être sembler excessive, mais je crois qu’elle est aujourd’hui nécessaire face à l’idolâtrie qui corrompt à la racine ces projets politiques et économiques qui se présentent au nom de la liberté mais sont en réalité esclaves des idoles et du pouvoir.

Dans la vision chrétienne, liberté et communion tiennent ou tombent ensemble. De nombreux saints et saintes ont donné naissance à des expériences de vie communautaire dans lesquelles les personnes expriment leur liberté dans l’obéissance à une règle fondée sur l’Évangile. Dans votre cas, il est toujours particulièrement intéressant de constater qu’à l’origine de votre communauté se trouvent des hommes comme saint Marin et saint Léon, que nous pouvons définir comme des bâtisseurs de villes libres et pacifiques. Leur œuvre peut être interprétée selon l’icône biblique de la reconstruction de Jérusalem favorisée par le prophète Néhémie. C’est l’image « positive », opposée à celle de la tour de Babel, qui oriente la réflexion de l’encyclique Magnifica humanitas (cf. n. 8). L’œuvre de Néhémie est animée par la prière, implique les familles et tout le peuple, construit les liens avant même les pierres ; son style est celui de la communion, non de l’uniformité, « l’harmonie qui naît lorsque chacun assume sa part et que tout le peuple reconnaît que sa force vient du Seigneur » (ibid.). C’est ainsi que j’aime considérer l’œuvre entreprise par vos Fondateurs, qui se reflète bien dans le labeur et l’ingéniosité de ce peuple et de cette terre.

Libertas, pour vous, signifie également un engagement jamais démenti en faveur d’une participation active et positive à la construction de la paix. À cet égard, j’exprime ma vive appréciation et je trouve une consonance particulière avec l’attitude du Saint-Siège. C’est pourquoi nous partageons l’estime pour la diplomatie et le multilatéralisme comme voies privilégiées pour cultiver les relations internationales et promouvoir l’entente entre les nations. « Face aux communications impulsives, aux rhétoriques agressives et aux logiques de puissance qui caractérisent notre époque, la vocation de la diplomatie est de favoriser le dialogue avec tous, y compris avec les interlocuteurs considérés comme les plus “dérangeants” ou que l’on ne jugerait pas légitimes pour négocier, en usant jusqu’à l’extrême de l’humilité et de la patience pour renouer les signes les plus ténus de bonne volonté des parties en conflit, afin d’engager une pacification » (Lettre encyclique Magnifica humanitas, 224).

Mesdames et Messieurs, cette visite – comme celle effectuée dans la Principauté de Monaco – m’invite à souligner la valeur particulière d’un petit État, « à taille humaine », dans lequel il est possible d’expérimenter la proximité de la politique avec les besoins des citoyens et, par conséquent, une démocratie plus effective, d’autant plus lorsqu’elle est également animée par l’inspiration chrétienne. La République de Saint-Marin peut donc constituer un « laboratoire » de bonne politique où, sans déroger à la laïcité de l’État, il est possible de puiser dans les principes de la doctrine sociale catholique : la recherche du bien commun, la destination universelle des biens, l’harmonie entre subsidiarité et solidarité, la justice sociale (cf. ibid., 59-81). Cet engagement apparaît aujourd’hui d’autant plus précieux que l’Accord d’association avec l’Union européenne s’apprête à devenir opérationnel et que votre République sera appelée à entretenir de manière stable, bien que particulière, des relations avec une réalité complexe qui pourra tirer un grand bénéfice de votre contribution.

En allant encore plus en profondeur, l’objectif principal vers lequel doit tendre ce « laboratoire » est le soin de l’humain. Une communauté comme la vôtre, à la fois riche de valeurs traditionnelles et en phase avec son époque sur le plan technologique, peut en effet poursuivre efficacement cet objectif par un soin qui se traduit dans la protection de toute vie, à chacune de ses étapes, de la conception à la mort naturelle. « La qualité d’une civilisation se mesure non à la puissance de ses moyens, mais au soin qu’elle sait offrir, à sa capacité de reconnaître l’autre comme un visage et non comme une fonction. La capacité de savoir prendre soin les uns des autres est une dimension importante de notre humanité. […] La technologie peut également soutenir le soin réciproque entre les personnes, par exemple lorsqu’elle offre des instruments qui aident à prévoir et à organiser, mais sans dessaisir l’être humain de sa liberté et de son jugement, lui qui est sujet des relations et responsable des décisions » (ibid., 114).

Ce soin de l’autre est apparu comme une caractéristique distinctive de l’histoire de Saint-Marin depuis ses origines. Comme cela a été souligné, il s’est manifesté dans une tradition d’accueil qui, au fil des siècles, n’a jamais fait défaut envers ceux qui souffrent et traversent l’épreuve. Plus récemment, il s’est manifesté dans le soutien et l’hospitalité accordés au peuple ukrainien, particulièrement au début du conflit, ainsi que dans l’engagement en faveur du droit international humanitaire, à un moment de l’histoire où celui-ci apparaît quotidiennement ignoré, voire ouvertement bafoué.

Cette sensibilité est également le fruit de la tradition chrétienne de ce pays et de la collaboration constante et positive entre les autorités politiques et l’Évêque dans la recherche du bien commun. Je vous suis donc particulièrement reconnaissant pour cet engagement et ce témoignage, et je vous encourage tous – gouvernants, citoyens et communauté ecclésiale – à poursuivre avec courage et clairvoyance votre engagement en faveur de la dignité de toute personne humaine et du bien commun. À chacun de vous, je renouvelle l’expression de ma joie pour cette visite dans la République de Saint-Marin et j’invoque sur tous la bénédiction du Seigneur. »

Source Vatican

Recevez chaque jour notre newsletter !