C’est une évolution qui interroge ceux voient s’effacer progressivement la référence explicite à la patronne secondaire de la France. En effet, pendant des décennies, les Fêtes johanniques de Reims ont constitué l’un des grands rendez-vous populaires consacrés à la mémoire de Jeanne d’Arc. Elles rappelaient un épisode fondateur de l’histoire de France : l’entrée de la jeune Lorraine dans la cité des sacres et le couronnement de Charles VII dans la cathédrale de Reims, le 17 juillet 1429. Car Reims n’est pas une ville comme les autres dans l’épopée johannique. C’est là que s’est accomplie la mission que Jeanne disait avoir reçue de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite : conduire le dauphin au sacre afin de restaurer la légitimité du royaume de France. Sans Reims, l’œuvre de Jeanne serait restée inachevée. Sans Jeanne, le sacre de Charles VII n’aurait sans doute jamais eu lieu dans les mêmes circonstances.

Pourtant, depuis quelque temps, un changement de ton est perceptible dans la communication officielle de la ville. Sur le site municipal, les festivités sont désormais principalement présentées sous le nom de « Reims, l’Épopée légendaire », présenté comme un nouveau chapitre des fêtes johanniques. Officiellement, il n’est nullement question de supprimer l’héritage de Jeanne d’Arc. La municipalité affirme au contraire vouloir enrichir la manifestation en l’ouvrant davantage à l’histoire de Reims, aux sacres royaux et au patrimoine local. Les cortèges historiques, les reconstitutions médiévales et les références à la Pucelle demeurent présents dans le programme.
Mais cette évolution de vocabulaire ne laisse pas indifférent. Car les mots ont un sens. Pendant des générations, l’expression « Fêtes johanniques » désignait immédiatement Jeanne d’Arc.
Son nom évoquait la délivrance d’Orléans, le sacre du roi, la cathédrale de Reims et cette page singulière où l’histoire de France rencontre l’histoire chrétienne. À l’inverse, l’expression « Épopée légendaire » apparaît beaucoup plus large, plus neutre et moins directement rattachée à la figure de la sainte.
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Ce changement s’inscrit dans un mouvement plus vaste qui tend à estomper les références chrétiennes explicites au profit d’une présentation davantage culturelle, patrimoniale ou touristique. La question n’est pas de savoir si Jeanne d’Arc est encore présente dans les festivités. Elle l’est incontestablement. La véritable interrogation porte sur la place qui lui est accordée dans l’identité même de l’événement.
Cette question est d’autant plus sensible que Jeanne d’Arc n’est pas un personnage historique parmi d’autres. Canonisée en 1920 par le pape Benoît XV, elle est l’une des plus grandes saintes françaises. En 1922, le Saint-Siège la proclama patronne secondaire de la France. Son rayonnement dépasse largement le cadre national. Six siècles après sa mort, son nom demeure associé au courage, à la fidélité à la mission reçue et à la défense du bien commun. Dès lors, certains s’étonnent de voir disparaître progressivement son nom de la communication principale d’une fête née précisément pour célébrer son souvenir. Pourquoi mettre en avant une formule générique lorsque l’histoire de Reims est inséparable de celle de Jeanne d’Arc ? Pourquoi remplacer une référence immédiatement identifiable par une appellation plus abstraite ?
Le débat dépasse en réalité le seul cadre rémois. Il rejoint les interrogations qui traversent aujourd’hui la société française sur la transmission de son héritage historique et spirituel. Depuis plusieurs années, les polémiques se multiplient autour de l’effacement de certains symboles chrétiens, de la transformation du vocabulaire patrimonial ou de la difficulté à assumer publiquement les racines chrétiennes du pays.


