Comment un prêtre accusé de multiples agressions sexuelles peut-il se retrouver sans véritable contrôle institutionnel ? C’est la question troublante que soulève une enquête publiée le 5 août par Le Parisien. Sous la plume du journaliste Thomas Poupeau, le quotidien retrace le parcours d’un prêtre, identifié uniquement sous l’initiale « père G. », aujourd’hui visé par plusieurs accusations d’agressions sexuelles.
Selon cette enquête, plusieurs femmes ont livré des témoignages faisant état de faits qui se seraient produits au fil des années, notamment dans le cadre d’activités scoutes. Une enquête de police est actuellement en cours. À ce stade, aucune condamnation n’a été prononcée et le prêtre bénéficie pleinement de la présomption d’innocence. L’aspect le plus interpellant du dossier concerne toutefois son parcours institutionnel. D’après Le Parisien, ce prêtre, membre de la Congrégation de la Mission (les Lazaristes), aurait été exclu de son institut religieux. Le diocèse d’Aire et Dax, dirigé par Monseigneur Nicolas Souchu, n’aurait ensuite pas souhaité l’incardiner, c’est-à-dire le rattacher officiellement au diocèse pour lui confier un ministère. Il résiderait néanmoins aujourd’hui dans les Landes, sans exercer de fonctions sacerdotales.
Mais une question demeure : qui est aujourd’hui responsable de ce prêtre ? L’enquête met en lumière une difficulté canonique méconnue du grand public. Le Code de droit canonique prévoit pourtant qu’aucun prêtre ne peut être laissé sans rattachement institutionnel. Le canon 265 dispose en effet que tout clerc doit être incardiné dans un diocèse, un institut religieux ou une autre structure habilitée, précisément afin d’éviter l’existence de « clercs errants » (clerici vagi). Les canons 267 à 272 organisent quant à eux les modalités d’excardination et d’incardination lorsqu’un prêtre change de diocèse ou d’institut.
Or, selon certains spécialistes du droit canonique, tant qu’un religieux n’a pas été définitivement incardiné dans un autre diocèse ou un autre institut, il demeure en principe sous la responsabilité de son ancien institut religieux. D’autres canonistes reconnaissent toutefois que l’application concrète de ces dispositions peut donner lieu à des interprétations divergentes, notamment lorsqu’un religieux est exclu de son institut sans avoir encore trouvé de nouvelle incardination. Le canon 701 apporte également un éclairage important. Il prévoit qu’un religieux renvoyé de son institut ne peut exercer son ministère sacerdotal tant qu’il n’a pas trouvé un évêque acceptant de l’accueillir après une période d’épreuve ou, à tout le moins, de lui permettre l’exercice des ordres sacrés. Autrement dit, le droit de l’Église cherche précisément à éviter qu’un prêtre ne se retrouve dans une situation où plus aucune autorité n’assume clairement sa responsabilité.
Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir où réside aujourd’hui ce prêtre, mais de déterminer qui répond effectivement de sa situation. Les Lazaristes, dont il est issu ? Le diocèse qui a refusé son incardination ? Ou cette affaire révèle-t-elle une zone grise dans l’application du droit canonique ? C’est sans doute l’une des interrogations les plus importantes soulevées par cette enquête.
Le sujet dépasse ainsi largement le seul cas du « père G. ». Depuis les révélations des abus sexuels et la publication du rapport de la CIASE en 2021, l’Église de France a profondément renforcé ses dispositifs de prévention, ses cellules d’écoute et ses procédures de signalement. Pourtant, cette affaire montre que certaines situations administratives et canoniques demeurent complexes et peuvent susciter de légitimes interrogations quant au suivi des prêtres mis en cause.
La justice civile devra désormais établir les faits reprochés au « père G. ». Mais au-delà de ce dossier particulier, cette affaire rappelle une exigence essentielle : lorsqu’un prêtre est accusé de faits d’une telle gravité, aucune zone d’ombre ne devrait subsister quant à l’autorité chargée de son suivi. La protection des personnes vulnérables, la transparence des procédures et la clarté des responsabilités demeurent des impératifs auxquels l’Église est appelée à répondre avec la plus grande rigueur.


