Sous couvert d’« inclusion », de « diversité » et d’« accueil », certains prêtres et évêques semblent aujourd’hui participer à une mutation théologique majeure : la disparition progressive de la notion de « péché intrinsèquement mauvais ». En relisant l’homélie prononcée à Florence par l’archevêque Gherardo Gambelli lors d’une veillée contre « l’homotransphobie » l’on ressent un profond malaise. À première vue, le discours paraît consensuel : accueil, dignité, écoute, refus des discriminations. L’archevêque parle d’une Église « maison pour tous » et évoque les souffrances vécues par les personnes homosexuelles et transgenres dans certaines communautés chrétiennes. Mais pour de nombreux théologiens, le véritable enjeu se situe ailleurs.
Car derrière les mots apparemment bienveillants se joue une bataille doctrinale considérable : celle de la disparition progressive de la notion même de péché.
Et plus encore, la remise en cause d’un pilier central de toute la morale catholique : l’existence d’actes intrinsèquement mauvais, c’est-à-dire des actes qui demeurent objectivement contraires à la volonté de Dieu quelles que soient les circonstances ou les intentions personnelles. Pendant deux mille ans, l’Église a enseigné que certains comportements ne pouvaient jamais être moralement justifiés parce qu’ils contredisent directement l’ordre de la création voulu par Dieu. Le Catéchisme de l’Église catholique affirme ainsi sans ambiguïté : « Les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés. » (CEC 2357) Cette doctrine ne procède pas d’une haine des personnes homosexuelles, mais d’une vision anthropologique et théologique précise : la sexualité humaine possède une finalité naturelle, ordonnée à l’union de l’homme et de la femme et ouverte à la transmission de la vie.
Cette conception s’est appuyée sur la loi naturelle héritée notamment de Thomas d’Aquin : il existe un ordre inscrit dans la création que l’homme ne crée pas lui-même mais qu’il reçoit.
Or c’est précisément cette idée que certains courants théologiques contemporains cherchent désormais à déconstruire. Cette évolution ne s’est d’ailleurs pas construite en quelques mois. Depuis plusieurs années, sous le pontificat du pape François, certaines institutions ecclésiales majeures ont été profondément réorientées par des figures comme Monseigneur Vincenzo Paglia, ancien président de l’Académie pontificale pour la vie et artisan de la transformation de l’Institut Jean-Paul II pour le mariage et la famille. Dans plusieurs interventions assumées, ce dernier explique qu’il faudrait désormais dépasser une vision de la loi naturelle jugée trop « statique » et « immuable », afin d’adapter davantage la morale catholique aux réalités concrètes et aux évolutions culturelles contemporaines. Derrière cette apparente évolution pastorale se cache en réalité une révolution anthropologique.
Car si la nature humaine n’existe plus comme réalité stable et normative, alors plus aucun comportement ne peut être qualifié objectivement de désordonné.
Lire aussi
Tout devient relatif aux situations particulières. Aux ressentis individuels. Aux contextes psychologiques. Aux évolutions culturelles. Le principe moral ne descend plus de la vérité vers l’action. Il remonte désormais du vécu subjectif vers la doctrine. Autrement dit, ce n’est plus l’homme qui doit être transformé par l’Évangile. C’est l’Évangile qui devrait être reformulé pour s’adapter à l’homme contemporain. Et c’est là que, la ligne rouge est franchie. Car le christianisme n’a jamais eu pour mission de bénir le monde tel qu’il est. Il a pour mission de le convertir.
Pendant des siècles, l’Église a cherché à convertir le monde au christianisme. Aujourd’hui, beaucoup de fidèles ont le sentiment inverse : voir une partie de l’Église chercher à se convertir elle-même aux catégories idéologiques du monde contemporain. Inclusion,Diversité,Validation des identités,Visibilité, Discrimination systémique. Le vocabulaire des ONG occidentales et du militantisme culturel semble peu à peu remplacer celui du salut, du combat spirituel, de la conversion et de la sainteté. Or saint Paul avertissait déjà : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent » (Rm 12,2). Le problème dépasse largement la seule question homosexuelle.C’est toute la structure du christianisme qui vacille. Car le christianisme a toujours été une religion de transformation intérieure, de combat spirituel et d’ascèse.
Des Pères du désert à Jean-Paul II, toute la doctrine chrétienne enseigne que l’homme est appelé à ordonner ses désirs, à maîtriser ses passions et à renoncer à ses inclinations mauvaises pour suivre le Christ
L’Évangile ne promet pas la validation de tous les désirs humains. Il appelle à leur purification. Le Christ dit :
« Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mt 16,24). Or l’idéologie contemporaine affirme exactement l’inverse : tout désir profond deviendrait légitime dès lors qu’il est sincèrement ressenti. Le christianisme enseigne la maîtrise de soi. Le monde moderne prône l’affirmation absolue de soi. Le christianisme enseigne la conversion des inclinations mauvaises. L’idéologie contemporaine réclame leur validation. Et c’est précisément cette logique que beaucoup de fidèles voient désormais pénétrer dans certains discours ecclésiaux.
Dans nombre de célébrations et d’homélies contemporaines, le vocabulaire chrétien traditionnel disparaît presque entièrement. Le mot « péché » devient tabou. La notion de conversion s’efface. La chasteté disparaît du discours pastoral. La Croix n’est plus présentée comme un appel au renoncement, mais comme une validation des identités individuelles. Une formule revient souvent chez certains critiques :
« Une Église qui ne parle plus du péché finit par ne plus savoir pourquoi le Christ est mort sur la Croix. » Car si plus rien n’est objectivement péché, alors la rédemption elle-même perd son sens. Pourquoi sauver l’homme si l’homme n’a plus besoin d’être sauvé ? Cette évolution inquiète d’autant plus certains théologiens qu’elle semble transformer profondément la notion même de miséricorde.
Une partie de l’Eglise veut réduire la miséricorde chrétienne à une suspension permanente du jugement moral.
Or dans la tradition catholique, la miséricorde n’a jamais supprimé la vérité. Augustin d’Hippone résumait cela dans une formule célèbre : « Aime le pécheur, hais le péché. » Le Christ accueille la femme adultère, certes.
Mais Il lui dit aussi : « Va, et désormais ne pèche plus » (Jn 8,11). Aimer une personne n’a jamais signifié bénir tous ses comportements. Une mère aime son enfant toxicomane sans approuver sa dépendance. Le Christ aime le pécheur tout en condamnant le péché. Mais aujourd’hui, toute critique morale tend de plus en plus à être assimilée à de la haine ou à de la discrimination. Ainsi, le ressenti subjectif devient progressivement l’ultime critère du bien et du mal.Pour de nombreux observateurs catholiques, le danger spirituel est immense. Car une Église qui ne parle plus de conversion finit par ne plus annoncer le salut. Une Église qui refuse de nommer le péché finit par banaliser la chute. Et une Église qui abandonne l’existence d’actes intrinsèquement mauvais risque finalement de dissoudre toute la morale chrétienne dans un relativisme sans frontières.
Pour beaucoup de fidèles, la souffrance est profonde de voir cette confusion venir parfois non du monde, mais de ceux-là mêmes qui ont reçu mission de garder et transmettre la foi : Le christianisme doit-il encore appeler l’homme à se convertir, ou simplement l’accompagner dans ce qu’il est déjà ? Toute la fracture est là. Une Église qui ne croit plus au péché finit par ne plus croire à la rédemption.


