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Visite du pape au Cameroun : une communauté catholique divisée face aux enjeux politiques et religieux

L’archevêque de Douala, Monseigneur Samuel Kleda - DR
L’archevêque de Douala, Monseigneur Samuel Kleda - DR
Certains fidèles évoquent une « validation du vol électoral », redoutant que cette visite ne soit exploitée pour redorer l’image du régime à l’international

Au Cameroun, la visite du pape Léon XIV, prévue du 15 au 18 avril 2026, suscite autant d’espérance que de profondes réserves. Dans un contexte politique marqué par la réélection contestée du président Paul Biya et la répression des manifestations, se dessine une réalité complexe, celle d’un pays souvent qualifié « d’Afrique en miniature », où coexistent plus de 250 ethnies et langues, et où l’Église catholique tente, non sans difficulté, de maintenir l’unité dans une société traversée par de profondes fractures.

Dès l’annonce du déplacement pontifical, certains catholiques ont exprimé leur crainte de voir cette visite instrumentalisée par le pouvoir en place. La répression des manifestations ayant suivi la réélection de Paul Biya, marquée par « plusieurs dizaines » de morts selon les autorités, reste dans toutes les mémoires. Ainsi la présence du Souverain Pontife pourrait être perçue comme une forme de caution morale.

Certains fidèles évoquent une « validation du vol électoral », redoutant que cette visite ne soit exploitée pour redorer l’image du régime à l’international.

Le père Ludovic Lado, prêtre jésuite influent, avait ainsi dénoncé publiquement une contradiction, estimant que le pape « accepte l’invitation d’un dirigeant accusé de se maintenir au pouvoir par la force ». Une prise de position révélatrice des tensions internes, même si le clergé appelle désormais à la prudence.

Dans ce pays à la diversité exceptionnelle, l’Église catholique s’efforce d’incarner une unité concrète. À Yaoundé, certaines paroisses célèbrent la messe en plusieurs langues locales, Ewondo, Bassa, Bamiléké, afin que chaque communauté se sente pleinement intégrée dans une même famille chrétienne. Mais cette unité est mise à rude épreuve par les crises qui secouent le pays. Depuis 2016, les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont plongées dans un conflit violent opposant forces gouvernementales et groupes séparatistes. Ce conflit a fait des milliers de morts et provoqué des déplacements massifs de population.

Dans ces zones dévastées, l’Église demeure parfois la seule présence stable, accompagnant des populations abandonnées, appelant à la réconciliation et au pardon dans un climat de souffrance extrême.

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L’archevêque de Douala, Monseigneur Samuel Kleda, a replacé la visite du pape dans cette perspective religieuse. « Le fruit que nous avons à recevoir de cette visite, c’est de nous engager comme des artisans de paix », a-t-il déclaré. Mais il a aussi évoqué une réalité plus concrète et douloureuse, celle des personnes emprisonnées après la crise post-électorale. Certaines « n’ont pas été jugées », a-t-il rappelé. La question des prisonniers, dont le sort demeure incertain, pourrait ainsi trouver un écho particulier lors de la visite pontificale. Elle s’inscrit dans un contexte plus large de fragilisation de l’État de droit.

Le Cameroun est également confronté à la menace terroriste dans sa région septentrionale, où les attaques de Boko Haram ont profondément déstabilisé les populations. Villages détruits, économies locales ruinées, écoles et hôpitaux paralysés, autant de réalités qui pèsent sur le quotidien. À ces défis s’ajoute une crise sociale profonde, marquée par le chômage massif des jeunes. Face à cela, l’Église développe des initiatives concrètes de formation pour redonner espérance et enracinement. Monseigneur Samuel Kleda a d’ailleurs exhorté la jeunesse à ne pas céder à la tentation de l’exil, mais à demeurer pour « transformer le pays ».

Dans ce contexte difficile, la foi demeure vivante, mais elle est aussi confrontée à de nouveaux défis, notamment la progression des Églises évangéliques qui promettent des solutions immédiates aux souffrances. L’héritage du pays reste néanmoins puissant, à l’image du Vénérable Baba Simon, prêtre camerounais surnommé le « missionnaire aux pieds nus », dont l’action alliait foi, éducation et soins.

Précisons que les prises de position critiques à l’égard du pouvoir ne sont pas nouvelles. Plusieurs évêques ont dénoncé les dérives politiques, certains allant jusqu’à exprimer des paroles particulièrement fortes. Dans cette lignée, le cardinal Christian Tumi avait appelé le chef de l’État à « laisser le pouvoir ». Mais d’autres voix insistent sur la nécessité de ne pas exagérer les divisions, rappelant que « même dans l’Église, il y a des débats ». La visite du pape Léon XIV apparaît comme un moment décisif. Entre risques de récupération et espérance d’un renouveau moral, elle met en lumière la responsabilité de l’Église dans une société en crise. Dans un pays marqué par les divisions, les violences et les injustices, la parole du Successeur de Pierre est attendue comme une exigence de vérité, de justice et de paix.

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