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« Vous sauverez plusieurs vies » : le don d’organes, l’argument de plus pour pousser les plus fragiles vers la mort

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Le don d'organes risque de devenir, dans l'esprit des plus vulnérables, une justification morale supplémentaire pour se donner la mort

Il est des glissements qui ne s’opèrent jamais brutalement. Ils avancent à pas feutrés, sous les habits de la compassion, de la générosité ou de la solidarité. C’est précisément ce qui devrait nous conduire à une extrême vigilance dans le débat sur la fin de vie. Depuis plusieurs mois, les promoteurs de la loi présentent l’euthanasie comme un « nouveau droit ».

À la veille du vote solennel sur le projet de loi relatif à la fin de vie, l’expression mérite pourtant d’être interrogée. Un droit est, par nature, un bien reconnu à la personne. Il protège une liberté fondamentale, garantit une dignité ou assure une protection. Mais quel est donc ce « droit » dont l’exercice consiste précisément à supprimer celui qui en est le titulaire ? Cette rupture anthropologique est considérable.

Elle l’est d’autant plus qu’une fois le principe admis, les conséquences dépassent souvent les intentions initiales du législateur. Une société ne change pas seulement parce qu’une loi est votée ; elle change parce que le regard porté sur la personne humaine évolue. C’est dans ce contexte qu’apparaît une question particulièrement préoccupante : celle du don d’organes.Aujourd’hui, le don d’organes est l’une des plus belles expressions de la solidarité humaine. Parce qu’il est libre. Parce qu’il est gratuit. Parce qu’il procède d’un choix entièrement désintéressé.

Mais demain ?

Personne n’affirmera sans doute à un malade qu’il devrait demander l’euthanasie afin de sauver d’autres vies. Les choses sont toujours plus subtiles. Les pressions les plus fortes ne sont pas nécessairement exercées par autrui ; elles naissent souvent dans la conscience elle-même. Une personne âgée, gravement malade ou convaincue d’être devenue un poids pour sa famille pourrait progressivement en venir à se dire : « Si je dois partir, autant que ma mort serve à quelque chose. Au moins, mes organes sauveront plusieurs personnes. » Voilà le véritable danger.

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Le don d’organes risquerait de devenir, dans l’esprit de certains des plus vulnérables, une justification morale supplémentaire pour se donner la mort. Une culpabilisation silencieuse. La conviction que mourir serait finalement plus utile que continuer à vivre.

Une civilisation digne de ce nom ne peut accepter qu’un tel raisonnement s’installe. Car la valeur d’une personne ne dépend jamais de ce qu’elle produit, de son autonomie ou même de ce qu’elle pourrait offrir après sa mort. La dignité humaine est inconditionnelle. Elle ne se mesure ni à l’utilité sociale ni au nombre de vies que l’on pourrait sauver.

L’Histoire invite d’ailleurs à une grande prudence lorsque les sociétés commencent à modifier leur langage autour de la mort. Les régimes totalitaires ont souvent utilisé des mots rassurants pour faire accepter l’inacceptable. En 1939, le régime nazi parlait de Gnadentod, la « mort miséricordieuse », pour désigner le programme Aktion T4 d’élimination des personnes gravement malades ou handicapées. Il ne s’agit évidemment pas d’assimiler les promoteurs de la loi actuelle à cette idéologie criminelle, ni de prétendre que les situations sont comparables. Mais ce précédent rappelle qu’une société doit toujours rester vigilante lorsque la compassion est invoquée pour justifier un changement radical dans le rapport à la vie humaine.

Depuis plus de deux mille ans, le commandement « Tu ne tueras point » constitue l’un des fondements de notre civilisation. Il rappelle que toute vie possède une valeur propre, indépendamment de son état de santé, de son âge ou de son utilité.

Le véritable progrès ne consiste pas à offrir la mort comme un  » droit universel » . Il consiste à mieux accompagner, mieux soulager, mieux aimer, mieux entourer ceux qui souffrent. Le don d’organes ne doit jamais devenir, même indirectement, l’argument susceptible de faire croire aux plus fragiles que leur ultime devoir serait de mourir pour être utiles aux autres. C’est peut-être là l’une des dérives les plus insidieuses qu’il nous appartient aujourd’hui de prévenir.

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