Au fil des échanges que nous entretenons avec de nombreux prêtres à travers la France, un malaise revient avec insistance. Plusieurs d’entre eux disent éprouver des difficultés croissantes à faire entendre leur parole, même lorsqu’ils rappellent simplement ce qui relève du respect du lieu sacré ou de la tradition de l’Église. Ils proviennent de diocèses différents, de prêtres aux sensibilités diverses, mais expriment un même sentiment : celui d’être de moins en moins écoutés lorsqu’ils exercent leur mission de pasteurs.
L’un d’eux raconte avoir simplement expliqué pourquoi il n’est pas souhaitable d’applaudir dans une église. Non par goût de l’interdiction, mais parce qu’une église n’est pas une salle de spectacle. Elle est avant tout la maison de Dieu, le lieu où se célèbre le sacrifice eucharistique : » Ce qui relevait autrefois d’un rappel naturel a suscité critiques, incompréhension et parfois même moqueries, ils me sont tous tombés dessus » affirme ce prêtre. Ainsi certains fidèles ne se contentent plus de ne pas suivre les recommandations du prêtre. Ils les contestent ouvertement.
D’autres témoignages évoquent des remarques concernant des tenues vestimentaires inadaptées, des comportements peu respectueux ou certaines initiatives qui paraissent difficilement compatibles avec le caractère sacré du lieu. Là encore, le simple rappel de quelques règles élémentaires peut déclencher des réactions disproportionnées : « Je m’habille comme je veux, ce qui compte, c’est ce que j’ai à l’intérieur », justifie ainsi une fidèle. Lorsque le prêtre tente alors d’expliquer qu’il existe « une décence minimale à observer par respect pour le lieu saint et pour le Seigneur« , il s’entend aussitôt répondre qu’« il faut savoir évoluer ». Alors que penser ? Comment interpréter une époque où le simple rappel du caractère sacré d’une église est parfois perçu comme une agression ou une marque d’intolérance ? Que penser de ces groupes qui se constituent, discutent, contestent et finissent par placer le prêtre en position de minorité dans sa propre paroisse ? est-ce cela la collégialité dans la vie d’une paroisse ?
Plusieurs prêtres décrivent alors une impression troublante : celle d’être considérés comme des prestataires de services religieux. On leur demande de célébrer les sacrements, d’assurer les offices et les cérémonies. Mais lorsqu’ils enseignent, corrigent ou rappellent les exigences de la foi, leur parole semble perdre toute légitimité.
Comme si le prêtre n’était plus le pasteur de la communauté mais un fidèle parmi d’autres, dont l’opinion vaudrait exactement celle de chacun.
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Et comme si cela ne suffisait pas, le contexte particulièrement lourd des abus commis dans l’Église est parfois suggéré en arrière-plan comme une menace ultime, sans aucun rapport avec les faits reprochés. Plusieurs prêtres disent ressentir une forme de pression permanente où toute parole d’autorité, même légitime, risque d’être immédiatement interprétée comme un abus de pouvoir.
Dans un tel climat, certains finissent par renoncer à corriger, à rappeler ou simplement à enseigner, préférant éviter les conflits plutôt que d’exercer pleinement leur mission pastorale.
Comment expliquer une telle évolution ? Il serait sans doute simpliste d’en attribuer la responsabilité à une seule cause. Certains y voient l’influence d’une société qui conteste désormais toute forme d’autorité. D’autres s’interrogent sur certaines interprétations de l’esprit synodal lorsque celui-ci est compris comme un effacement progressif de la distinction entre le ministère ordonné et le rôle des laïcs. D’autres encore évoquent une perte plus générale du sens du sacré. Mais une autre question mérite d’être posée. Cette situation est-elle uniquement la conséquence de l’attitude des fidèles ? Certains prêtres n’ont-ils pas eux-mêmes contribué, parfois involontairement, à brouiller l’image du sacerdoce ?
Depuis plusieurs décennies, beaucoup ont cherché à se rapprocher du monde » à tout prix » . L’intention est souvent généreuse : rejoindre ceux qui sont éloignés de l’Église, parler leur langage, comprendre leurs préoccupations, les tutoyer, être » le bon pote » de service » ..etc. Mais cette démarche comporte aussi un risque. À force de vouloir être proches de tous, certains ont parfois adopté les mêmes codes, les mêmes habitudes et les mêmes références que la société . Les réseaux sociaux illustrent particulièrement ce phénomène. De nombreux prêtres y sont présents, parfois quotidiennement. Certains commentent l’actualité à longueur de publications, partagent chaque instant de leur vie ou multiplient les prises de parole sur tous les sujets. Cette visibilité peut être utile. Mais elle peut aussi contribuer à banaliser la figure sacerdotale. Car le prêtre n’est pas un influenceur. Il n’est pas davantage un animateur, un communicant ou un commentateur permanent de l’actualité. Sa vocation première demeure d’annoncer l’Évangile, de célébrer les sacrements et de conduire les âmes vers Dieu…et de prier ! À vouloir être toujours plus proches du monde, certains ont peut-être fini par rendre moins visible ce qui les distingue du monde.
Certains prêtres soulignent également que ce phénomène semble particulièrement marqué dans les sociétés occidentales. Ils observent qu’en Afrique, mais aussi dans plusieurs régions d’Asie ou d’Amérique latine, le prêtre continue généralement d’être respecté dans sa personne comme dans sa mission mais la crise du respect envers les prêtres pourrait aussi révéler une double fragilité.
Celle d’une société qui ne reconnaît plus facilement l’autorité, quelle qu’elle soit. Mais aussi celle d’un clergé qui, parfois, a pu oublier que sa force ne réside pas dans sa ressemblance avec le monde, mais dans le témoignage d’une réalité qui le dépasse. La question mérite d’être posée. Car derrière le respect dû au prêtre se joue peut-être quelque chose de plus profond encore : la place que nos communautés accordent au sacré lui-même.


