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[Euthanasie] « J’appelle à la conscience et à la responsabilité  » : l’Église de France alerte avec gravité sur un « basculement anthropologique »

Monseigneur Vincent Jordy, archevêque de Tours et vice-président de la Conférence des évêques de France - capture écran
Monseigneur Vincent Jordy, archevêque de Tours et vice-président de la Conférence des évêques de France - capture écran
L’archevêque interpelle les députés, mais aussi Emmanuel Macron, en rappelant que le « large consensus » souhaité par le président n’existe pas ( intégralité du texte de Monseigneur Jordy )

À quelques heures d’un vote qui pourrait bouleverser durablement le droit français, l’Église de France fait entendre une parole grave. Par la voix de Monseigneur Vincent Jordy, archevêque de Tours et vice-président de la Conférence des évêques de France , elle ne se contente pas de formuler une réserve morale. Elle avertit le pays d’un changement de civilisation, d’une transformation profonde de notre manière de regarder la vie, la souffrance, la dépendance et la mort. Le passage le plus fort de son intervention tient en quelques mots : « C’est un basculement anthropologique qui se prépare. » Tout est dit. Une loi sur la fin de vie ne se limite jamais à encadrer quelques situations extrêmes. Elle modifie peu à peu le regard collectif. Elle installe l’idée qu’une existence fragile, souffrante ou dépendante pourrait devenir une vie dont la société organise la sortie.

Monseigneur Jordy appelle donc les députés à la conscience et à la responsabilité. Citant Rabelais, il rappelle que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». La formule est d’autant plus juste que ce débat est souvent présenté sous un vocabulaire technique, médical ou compassionnel. Or, derrière les mots adoucis, se joue une question radicale : l’État peut-il faire entrer dans la loi la possibilité de provoquer délibérément la mort ?

L’archevêque insiste sur les effets concrets d’un tel texte. Les soignants, dit-il, sont inquiets, car ils seront placés « au cœur du dispositif ». Les familles, le monde du handicap, les personnes âgées, les plus pauvres seront également concernés. Dans une société déjà travaillée par l’isolement et l’utilitarisme, comment ne pas voir le danger ? Quand une personne fragile commence à se demander si elle est encore « utile », la loi peut devenir une pression silencieuse.

Monseigneur Jordy rappelle aussi les exemples étrangers. Là où l’euthanasie ou le suicide assisté ont été introduits, les garde-fous promis se sont progressivement déplacés. Il cite notamment la Hollande, où, malgré les freins annoncés, « un adolescent a été euthanasié il y a quelques semaines ». Cette remarque dit l’essentiel : lorsqu’une porte est ouverte dans l’ordre du droit, nul ne peut garantir qu’elle restera entrouverte.

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Son intervention vise également Emmanuel Macron. Le président de la République avait souhaité un « large consensus » au début de ce processus. Or Monseigneur Jordy le rappelle avec fermeté : « Nous savons aujourd’hui qu’il n’existe pas. » Il n’existe pas à l’Assemblée, où la majorité est étroite. Il n’existe pas au Sénat, profondément divisé. Il n’existe pas davantage dans le pays, dès lors que l’on sort des sondages émotionnels pour interroger réellement les Français sur les conséquences d’une telle loi.

Enfin, l’archevêque répond aux procès en illégitimité adressés à l’Église. Non, la laïcité ne signifie pas le silence des croyants. « La neutralité ne concerne pas la société, elle concerne l’État », rappelle-t-il avec justesse. Les catholiques ne demandent pas un privilège. Ils exercent simplement leur droit de citoyens, éclairés par une tradition qui accompagne depuis des siècles les malades, les mourants et les plus fragiles.C’est pourquoi l’appel final de Monseigneur Jordy résonne comme un avertissement adressé à toute la nation : « J’appelle vraiment à un sursaut de la conscience, à une vraie liberté intérieure face à un défi important. » La France peut encore choisir de protéger, d’accompagner, de soulager. Mais si elle choisit d’organiser la mort, elle ne changera pas seulement une loi. Elle changera son âme.

intégralité du texte de Monseigneur Jordy

« Le message que je souhaiterais passer aux députés, c’est un appel à la conscience et à la responsabilité. Il y a quelques siècles, un Français appelé Rabelais a su dire que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Ça veut dire que pour avancer dans un travail comme le travail législatif aussi, et bien il faut vraiment prendre du recul et éviter un choix qui pourrait être un choix idéologique. On peut gagner alors à court terme : on vote, on obtient ce qu’on voulait. Mais on risque de perdre à long terme par les effets d’une loi qui nécessairement, cette loi sur la fin de vie, aura bien évidemment des effets sur de nombreux secteurs.

C’est un basculement anthropologique qui se prépare. C’est un nouveau regard sur la vie et sur la fin de vie qui se prépare à peu à peu gagner l’ensemble du pays, avec un effet sur les soignants. Les soignants qui sont, nous le savons, nous les rencontrons, inquiets devant ce qui va venir car c’est eux qui seront en partie au cœur du dispositif. Une inquiétude des familles, le monde du handicap, mais aussi toute la dimension intergénérationnelle. Car cette loi, et on le voit dans notre pays, nécessairement a une influence sur la manière de regarder la vie, le fait de se sentir utile ou inutile dans la société. Des effets juridiques avec les conditions de mise en œuvre et des contestations que l’on voit dans de grands pays européens et qui vont jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme. Et puis l’aspect social, parce que cette loi bien évidemment va toucher, va impliquer les plus fragiles. On le voit dans d’autres pays, au Canada avec le monde du handicap, aux États-Unis dans certains États où ce sont les gens qui sont en dessous de la limite de la situation de pauvreté, qui sont les plus fragiles socialement, qui demandent en particulier l’aide à mourir par le suicide assisté.

Donc cette loi, oui, faisons très attention, non pas simplement à être heureux de la voter ou de ne pas la voter, mais aux effets qu’elle va avoir. Des effets qui seront sur le moyen et sur le long terme et qui fragiliseront, ces effets, l’ensemble de notre société. Il s’agit donc d’ouvrir les yeux, de comprendre que sur le fond, c’est un engagement énorme. Et que quant à la manière, on voit bien que l’Assemblée n’a qu’une petite majorité sur ce sujet, que le Sénat et bien est très divisé, et que les études sérieuses montrent aussi que les Français eux-mêmes ne sont pas globalement autour de cette loi pour que cette loi soit votée. »

Deuxième partie : La légitimité de l’Église et la laïcité « La question est en fait de savoir si nous sommes en démocratie ou si nous n’y sommes pas. Parce que l’Église a plusieurs légitimités. D’abord, elle a la légitimité du sujet. En effet, l’Église, vous le savez, accompagne depuis des siècles la vie. Elle accompagne la vie de son début à la fin. Elle accompagne les personnes malades avec ses hôpitaux, ses centres de soins, et elle accompagne en particulier les personnes qui sont en fin de vie avec les unités de soins palliatifs. Elle est présente auprès des personnes fragiles pour les accompagner jusqu’au bout, fidèlement.

L’Église aussi, bien sûr, est légitime dans une démocratie. Pourquoi ? Parce que les chrétiens, et bien les chrétiens sont aussi des citoyens. Des citoyens qui n’ont pas plus de droits que les autres, ni moins de droits que les autres, et donc qui ont le droit de s’exprimer sur ce qui se passe dans la société dans laquelle ils se trouvent. Ils ont eux aussi la capacité de bénéficier de la liberté de conscience qui est pour tous, si elle n’est pas contraire à l’ordre public.

Et puis certains parfois invoquent la laïcité. On nous dit : l’Église prend la parole dans un débat social de société, mais c’est contre la laïcité. Il faut alors se rappeler que la laïcité, ce sont trois principes : la liberté de conscience, je viens de l’évoquer, la liberté de culte, mais aussi la neutralité de l’État. Et on invoque alors la neutralité, mais la neutralité ne concerne pas la société, elle concerne l’État et éventuellement des réalités qui porteraient des missions de service public. Or, ici nous ne sommes pas dans la neutralité de l’État, mais certains voudraient aller vers une neutralisation du religieux dans l’espace public, ce qui n’est pas conforme à la loi, ni à la loi française et à son esprit, ni même d’ailleurs en particulier au droit européen qui dépend aussi de nous et auquel nous sommes liés, et qui nous permet de prendre la parole dans l’espace public. L’Église n’est pas une réalité du privé, elle a une dimension sociale. Et donc il est assez cocasse de voir que certains reprochent des manquements à la laïcité, alors qu’en fait finalement et bien nous défendons la laïcité et nous la faisons vivre en prenant la parole. »

Troisième partie : L’absence de consensus et conclusion « Bien entendu, qu’il y ait vraiment une prise de conscience, qu’il y ait une réflexion en conscience et un sens de la responsabilité. Pour bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’une guerre idéologique, mais il s’agit d’un choix de société qui va nous faire basculer vers quelque chose de nouveau, dont nous voyons les effets aussi dans les autres pays qui avant nous — ils ne sont pas très nombreux, une petite dizaine — ont fait ce choix de la fin de vie par le biais de l’euthanasie ou du suicide assisté. On voit qu’en Hollande, où on avait mis tous les freins, et bien un adolescent a été euthanasié il y a quelques semaines. Ce qui veut dire que l’on voit bien comment faire une loi, c’est aussi ouvrir des portes vers des choses peut-être qu’on n’avait pas imaginées au moment où on fait cette loi.

Et donc je veux rappeler, oui, d’une manière tout à fait solennelle, le fait que cette loi va bousculer profondément notre société, que cette loi va avoir des effets. Il s’agit de bien comprendre que cela va engager sur une transformation beaucoup plus large. Et puis de rappeler que le président de la République, au début de ce processus de la loi sur la fin de vie, avait souhaité un large consensus. Nous savons aujourd’hui qu’il n’existe pas. Il n’existe pas à l’Assemblée parce que la majorité est devenue de plus en plus réduite, et puis parce que le Sénat, vous le savez, a rejeté ce texte, et puis que lorsque des études sérieuses sont faites sur la vie des Français, au-delà de réactions affectives et simplement simplistes, et bien dès qu’on les invite à réfléchir sur cette question, on sait bien que les Français n’adhèrent pas majoritairement, en tout cas n’adhèrent pas à ce type de législation tel qu’on voudrait nous le faire croire.

Alors oui, j’appelle vraiment à un sursaut de la conscience, à une vraie liberté intérieure face à un défi important. Voulons-nous que notre société bascule vers quelque chose dans lequel les relations risquent d’être affectées par la loi, qui risque d’être vue… »

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