Par Marie Brousseau*
Alors que la France vient de légaliser l’aide à mourir et que plusieurs recours ont été déposés devant le Conseil constitutionnel, Tribune Chrétienne publie le témoignage de Marie Brousseau. Canadienne, enseignante et essayiste catholique, elle raconte les conséquences très concrètes de dix années d’euthanasie dans son pays. Un témoignage qui se veut un avertissement adressé à la France :
« L’aide médicale à mourir est entrée dans la loi fédérale canadienne le 17 juin 2016. À l’époque, on nous promettait un dispositif exceptionnel, réservé à quelques situations très limitées et entouré de garanties strictes. Dix ans plus tard, les faits racontent une toute autre histoire. Selon le dernier rapport officiel de Santé Canada, publié en novembre 2025, 16 499 Canadiens sont morts par euthanasie ou suicide assisté au cours de la seule année 2024. Depuis la légalisation, 76 475 personnes ont reçu l’aide médicale à mourir. Aujourd’hui, plus d’un décès sur vingt au Canada est provoqué par cette procédure, qui représente 5,1 % de l’ensemble des décès du pays.
Derrière ces chiffres se cachent des milliers de familles et une profonde transformation de notre regard sur la vieillesse, la maladie et la souffrance.
J’ai accompagné ma propre mère pendant les dix dernières années de sa vie. Atteinte d’un cancer et de plusieurs maladies chroniques, elle avait besoin d’une présence quotidienne. J’avais mis ma propre vie entre parenthèses pour être son aidante naturelle. Je l’ai fait par amour pour ma mère et par fidélité à l’enseignement de l’Église qui nous invite à prendre soin des plus fragiles.
Si ma mère avait choisi l’euthanasie, je n’aurais jamais vécu ces moments de tendresse, de pardon, de transmission et de foi qui nous ont profondément transformées, elle comme moi. En vérité, tandis que je l’aidais physiquement et moralement, c’est elle qui me fortifiait spirituellement par son courage, sa persévérance et sa confiance en Dieu.
Au Canada, je constate malheureusement qu’un nombre croissant de personnes âgées ou malades se sentent inutiles ou deviennent persuadées d’être un poids pour leurs proches. J’ai moi-même travaillé dans des maisons de retraite et j’ai souvent été témoin de la solitude de personnes abandonnées à elles-mêmes. La culture actuelle valorise la performance et l’autonomie, mais oublie trop souvent ceux qui souffrent. Le sentiment d’isolement favorise la dépression et peut conduire certains à considérer la mort comme une délivrance.
Le sixième rapport annuel de Santé Canada reconnaît d’ailleurs que le sentiment d’être un fardeau figure parmi les facteurs fréquemment évoqués par les personnes qui demandent l’aide médicale à mourir. Peut-on réellement parler d’un choix libre lorsque des personnes vulnérables ont le sentiment que leur disparition soulagera leurs proches ?
L’exemple de la Colombie-Britannique illustre jusqu’où cette logique peut conduire. À Vancouver, l’autorité sanitaire provinciale a imposé l’ouverture d’un établissement d’aide médicale à mourir sur le campus de l’hôpital catholique Saint-Paul. Plus encore, des salles d’AMM ont été installées dans les mêmes bâtiments qui accueillent deux maisons de soins palliatifs.
Ces établissements sont pourtant placés sous les auspices de l’archidiocèse de Vancouver. Pendant des décennies, l’avortement comme l’euthanasie y étaient interdits, mais le décret gouvernemental s’est imposé malgré l’opposition de l’Église. Pour moi, cette situation symbolise la manière dont une idéologie juridique peut progressivement contraindre même des institutions fondées sur la défense de la vie.
Pendant que le nombre d’euthanasies continue d’augmenter, les demandes d’extension de la loi se poursuivent. Sauf nouvelle intervention du Parlement, les personnes dont la maladie mentale constitue la seule affection invoquée devraient pouvoir devenir admissibles à l’aide médicale à mourir à compter du 17 mars 2027.
Face à cette évolution, la Conférence des évêques catholiques du Canada a exprimé publiquement son opposition à cette extension et rappelé que la souffrance psychique appelle des soins, une présence et un accompagnement, jamais la mort provoquée.
En tant que catholique, je ne peux rester silencieuse. L’Église nous enseigne que toute vie humaine possède une dignité inaliénable, de sa conception jusqu’à sa mort naturelle. Cette conviction prend tout son sens lorsque nous accompagnons les plus fragiles.
Je voudrais adresser un avertissement fraternel aux Français. Ne croyez pas que l’euthanasie restera une mesure exceptionnelle. C’est exactement ce que nous pensions au Canada en 2016.
Dix ans plus tard, elle représente plus de 16 000 décès par an, plus de 5 % de l’ensemble des décès, et les limites annoncées au départ ont été progressivement repoussées.Il existe une autre voie : celle des soins palliatifs, de la présence, de l’accompagnement, de l’amour et de l’espérance. Une société ne se juge pas à la facilité avec laquelle elle provoque la mort, mais à la manière dont elle prend soin des plus faibles.
C’est ce témoignage que je souhaite aujourd’hui partager avec la France, dans l’espérance que l’expérience canadienne puisse servir d’avertissement avant qu’il ne soit trop tard. »
*Marie Brousseau est une enseignante et essayiste canadienne engagée dans la défense de la dignité humaine à la lumière de la foi catholique. Diplômée en biologie et en sciences de l’éducation, elle consacre ses travaux aux grandes questions de société, notamment l’euthanasie, l’avortement et l’identité de genre. Elle est l’auteure de En défense de la dignité humaine : une perspective catholique sur l’identité de genre, l’avortement et le relativisme.


