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La Tapisserie de Bayeux a traversé la Manche : un trésor de l’Europe chrétienne au cœur d’une polémique

Tapisserie de Bayeux - Depositphotos
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Emmanuel Macron et Charles III viennent d’inaugurer à Londres l’exposition de la Tapisserie de Bayeux, malgré les inquiétudes entourant son prêt. Un trésor presque millénaire, probablement brodé en Angleterre, qui raconte aussi l’Europe profondément chrétienne du XIe siècle

Elle mesure près de 70 mètres et déploie sous nos yeux des centaines de personnages, des chevaux, des navires, des batailles, des palais et des églises. Près de mille ans après sa réalisation, la Tapisserie de Bayeux raconte toujours l’une des aventures les plus extraordinaires du Moyen Âge : la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, devenu Guillaume le Conquérant après sa victoire à Hastings en 1066. Son exposition au British Museum possède une résonance particulière. Car si l’œuvre est indissociable de Bayeux, son lieu de fabrication demeure débattu. Une hypothèse largement défendue par les spécialistes situe sa réalisation en Angleterre, probablement par des brodeurs anglo-saxons, dans les années qui suivirent la conquête normande. Son commanditaire pourrait avoir été Odon de Bayeux, évêque et demi-frère de Guillaume le Conquérant.

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D’une certaine manière, la Tapisserie retrouve donc aujourd’hui la terre sur laquelle elle pourrait être née. Mais regarder cette œuvre uniquement comme le récit d’une conquête militaire franco-anglaise serait passer à côté d’une grande partie de ce qu’elle raconte. Car la Tapisserie de Bayeux est aussi le témoignage exceptionnel d’un monde profondément chrétien. Son récit commence autour d’un roi que l’Église proclamera saint : Édouard le Confesseur, roi d’Angleterre de 1042 à 1066. Sans héritier direct, il se trouve au cœur de la crise de succession qui conduira à la conquête normande. Réputé pour sa piété, Édouard sera canonisé en 1161 par le pape Alexandre III. La Tapisserie le représente notamment sur son trône puis mourant, avant ses funérailles à Westminster.

L’une des scènes les plus importantes de l’œuvre est également l’une des plus explicitement religieuses. Harold Godwinson, futur roi d’Angleterre et futur adversaire de Guillaume à Hastings, prête serment devant le duc de Normandie, les mains posées sur deux reliquaires. Pour un homme du XIe siècle, le geste est considérable. Jurer sur des reliques de saints n’est pas une simple formalité diplomatique : le serment engage celui qui le prononce devant Dieu.

Lorsque Harold accepte ensuite la couronne d’Angleterre après la mort d’Édouard, Guillaume considère qu’il a violé ce serment. Le conflit n’est donc pas seulement présenté comme une lutte entre deux prétendants au trône : il possède une dimension morale et religieuse essentielle pour comprendre la vision médiévale des événements. La Tapisserie montre ensuite Harold couronné. Puis apparaît dans le ciel la comète de Halley, interprétée par les contemporains comme un présage. La dimension religieuse de l’expédition normande va encore plus loin. Avant de traverser la Manche, Guillaume cherche à légitimer son entreprise auprès de Rome. Les sources médiévales rapportent que le pape Alexandre II soutient sa cause et lui fait parvenir une bannière pontificale.

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La conquête n’est pas une croisade , la première ne sera prêchée qu’en 1095,mais Guillaume peut ainsi présenter son expédition comme bénéficiant de l’approbation pontificale. Religion et politique sont alors étroitement imbriquées. C’est ce monde que donne à voir la Tapisserie : un univers où les décisions des princes, les serments, la guerre et la foi appartiennent à une même conception de l’ordre humain.

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Un personnage l’incarne particulièrement : Odon de Bayeux. À Hastings, le 14 octobre 1066, l’évêque est représenté au milieu des combattants. L’inscription latine précise : « Hic Odo episcopus baculum tenens confortat pueros. » « Ici l’évêque Odon, tenant son bâton, encourage les jeunes hommes. » L’image est saisissante : un évêque au milieu de la bataille, encourageant les troupes normandes lors du combat qui va décider du destin de l’Angleterre.

L’histoire chrétienne de la Tapisserie ne s’arrête pas à ce qu’elle représente. Pendant des siècles, elle est conservée par l’Église de Bayeux. Un inventaire de la cathédrale Notre-Dame la mentionne au XVe siècle et elle y était traditionnellement déployée dans la nef lors de certaines célébrations liées aux reliques.Avant de devenir l’un des trésors patrimoniaux les plus célèbres de France, elle appartient donc pleinement à l’histoire d’une cathédrale.

C’est cette œuvre presque millénaire qui se trouve aujourd’hui à Londres. Son déplacement ne fait pourtant pas l’unanimité. Près de 80 000 personnes ont signé une pétition lancée par Didier Rykner, directeur de La Tribune de l’Art, dénonçant les risques que le transport pourrait faire courir à cette broderie extrêmement fragile. Des spécialistes ont notamment alerté sur les conséquences possibles des manipulations et des vibrations. Le prêt a néanmoins été maintenu et le British Museum s’attend à un succès considérable.

Lorsque les visiteurs se presseront devant ses quelque 70 mètres de broderie, ils ne contempleront donc pas seulement le récit d’une guerre vieille de près de mille ans. Ils verront un roi devenu saint, des églises, un serment sur des reliques, un évêque à Hastings et l’écho d’une intervention pontificale. La Tapisserie de Bayeux est un chef-d’œuvre historique et artistique. Elle demeure aussi, jusque dans ses fils de laine, un témoin exceptionnel de cette Europe médiévale dans laquelle l’histoire des peuples ne se racontait pas encore sans Dieu.

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